#3 Les prix Littéraires sont-ils... commerciaux ?

Chaque année, hiver rime avec prix littéraires : novembre couronne les publications de la rentrée, le gratin des cercles littéraires distribue ses lauriers, et des septuagénaires d’un autre temps remettent lettres et controverses au goût du jour.


Voici une série d'articles qui proposent une réflexion autour des maux itératifs qui agitent le monde du livre presque à en éclipser la beauté de ses mots. Promotion, corruption, sexisme : voyage au cœur des clichés des prix littéraires avec l'essai de Sylvie Ducas "La Littérature à quel(s) prix". (On se croirait dans Enquête Exclusive, pas vrai ?)


Bienvenue dans le 3ème épisode de cette série :

les prix littéraires sont-ils... ?



Un peu d'histoire pour comprendre


Bon, on ne va pas tourner autour du pot 150 ans : OUI, les étiquettes « prix littéraires » sont faites pour encourager la vente, engranger de la thune, remplir les poches des uns et des autres (surtout des autres d'ailleurs). … Mais la vraie question est : le sont-ils au détriment de la qualité littéraire ?


D’éclaireurs du monde du livre, les prix littéraires sont réduits à un baromètre des ventes : ils témoignent malgré eux du fait que le livre est un bien marchant, et non plus un objet sacralisé. C’est là où le milieu de la culture devient légèrement schizophrène. Là où ses grands pontes et ses afficionnados placent le livre sur un piédestal, le prix littéraire conçoit l’œuvre comme une valeur à la fois littéraire ET marchande (ouch !). Il s’inscrit donc dans une double logique complètement antithétique : à la fois de consécration, et d’économie. Déjà, ça commence mal.


Le pari ultime des grands prix littéraires est ô combien ambitieux : allier esthétique et commerce  (rien que ça) — une intention qui est loin de prendre en compte le statut de l’auteur ! Jean-Paul Dubois n’a rien empoché de plus qu’un chèque de 10 € pour le sacre médiatisé de son roman "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon". Or, le paradoxe historique du Goncourt s’ancre dans ce que, à l’origine, le but de l’Académie était d’atténuer les effets négatifs de l’économie de marché et de protéger l’auteur des contingences matérielles, alors qu’aujourd’hui, elle assoit son pouvoir symbolique sur sa capacité à influencer ce même marché.


Ce que Sylvie Ducas dit, c'est que les logiques de financiarisation et de médiatisation liées à la massification de la vente du livre ont façonné le marché du livre et la "République des Lettres". Avec une conséquence directe, et irrémédiable : désormais, le monde marchant et le monde culturel ne s’opposent plus - ils se croisent. Et l'auteur ? Bah, c'est le perdant de l'histoire.


Justement : et l'auteur ?


Monica Sabolo le dit mieux beaucoup mieux que moi : le problème, c'est que parmi l'avalanche de nouveaux titres qui sortent chaque année (524 uniquement pour la cuvée de septembre 2019), se faire une place sur les étagères des libraires, c'est dur, se faire une place dans les bibliothèques des lecteurs, c'est le parcours du combattant.

Les obstacles n'ont rien de sympatoche : le prix exorbitant du livre, la faible rétribution de ses artisans, la concurrence démesurée, les médias de plus en plus difficiles à atteindre... Bref, c'est la merde. Et dans cette jungle commerciale qui met bon nombre d'auteurs à la diète, incapables d'en vivre, les prix littéraires sont une bouffée d'air frais, l'oasis dans un océan de galères - bref, un catalyseur de succès et de ventes, donc la possibilité intrinsèque de vivre de leurs écrits.


Pour vous donner une petite idée, en France, le tirage moyen d’un livre est de 5 000 exemplaires à publication, alors qu’un prix Renaudot peut se vendre en moyenne à 200 000 exemplaires, un Femina 150 000, un Médicis 40 000, et un Goncourt, POPOPOPOPO, à 400 000 exemplaires. De quoi mettre du beurre (avec un peu d'or dedans) dans les épinards. Sauf que 524 romans pour 2000 prix, ça a l'air inespéré, dit comme ça. En réalité, parmi ces 2000 prix, 98% passent inaperçus derrière les grands noms comme Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, l’Académie française, Interallié, ou encore Flore. Retour à la case départ.


Alors, les prix littéraires : commerciaux ou pas ?


Les prix littéraires sont une exception française tant ils sont nombreux, diversifiés, selon des logiques liées à une économie du prestige - là-dessus, tout le monde est d'accord.

C'est un Babel de labels qui, sous couvert de protéger le statut illustre du livre, le démocratisent par la masse, et participent ironiquement de son déclin en encourageant la vente de livres et en clamant des revendications à l’instigation des médias (Prix des lectrices Elles, Prix du Livre Inter, etc.). En résumé : plus il en existe, plus ils vendent... Plus ils se désacralisent. Une bipolarité parfaitement résumée par le Prix Médicis, ou l’utopie de concilier marchandisation de la littérature et avant-garde littéraire. Ce qui vend n’est plus ce qui est novateur, mais ce qui porte le bon label — ou un label tout court. Comme un pur produit marketing, loin des considérations artistiques ?


RDV LA SEMAINE PROCHAINE POUR LE 4ème ÉPISODE DES "PRIX LITTÉRAIRES" :

LES PRIX LITTÉRAIRES SONT-ILS... SANS VALEUR ?

en collaboration avec...

P.O.L.

plon

PRÉLUDES

presses de la cité

RIVAGES

robert laffont

stock

VERTICALES

ZULMA

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon
  • Black Pinterest Icon
  • Mails

©LolliothEque2018 / Tous droits réservés

Powered by HARD WoRK ONLY