#4 Les prix littéraires ont-ils encore de la valeur ?

Chaque année, hiver rime avec prix littéraires : novembre couronne les publications de la rentrée, le gratin des cercles littéraires distribue ses lauriers, et des septuagénaires d’un autre temps remettent lettres et controverses au goût du jour.


Voici une série d'articles qui proposent une réflexion autour des maux itératifs qui agitent le monde du livre presque à en éclipser la beauté de ses mots. Promotion, corruption, sexisme : voyage au cœur des clichés des prix littéraires avec l'essai de Sylvie Ducas "La Littérature à quel(s) prix". (On se croirait dans Enquête Exclusive, pas vrai ?)


Bienvenue dans le dernier épisode de cette série :

les prix littéraires sont-ils... ?



Existe-t-il des prix littéraires à deux vitesses ?


Oui, il existe deux logiques de consécration, mais elles ne sont pas clairement distinguées, peu assumées, et c’est précisément ce qui cause bon nombre de controverses.

D’une part, des jurys prestigieux et institutionnels priment la littéralité ; d’autre part, des jurys populaires couronnent la lisibilité. Les deux systèmes de prix se confondent alors en une masse de prix récompensant une masse de livres qui se vendent alors massivement. Les prix littéraires incarnent ce que Tanguy Viel appelle « un accélérateur de particules », c’est-à-dire des labels un poil racoleurs dans une économie du prestige. Ouch.


La France fait figure d’exception tant le panorama de prix littéraires est diversifié et vendeur, plus important que dans n’importe quel autre pays, avec près de 2000 couronnements par an, on le sait tout. Parmi cette armada d'honneurs, seule une poignée microscopique (moins de dix) garde le prestige : le Goncourt, le Renaudot & compagnie font partie intégrante de la condition littéraire française actuelle, et incarnent la mutation des cafés littéraires contemporains dont la forme initiale a aujourd’hui disparu.


Prix de lecteurs, prix de masse ?


Cependant, l'ensemble de ces prix littéraires sont souvent ignorés par la critique, et souffrent d’une tradition méprisante : leur effusion éparpille la valeur littéraire en des critères si multiples qu’ils en sont dissous (roman réaliste, le roman journalistique, le roman avant-gardiste, etc.) … et vendeurs, mais ne tirent leur prestige plus que de leur renommée. Leur foisonnement montre le déclin de l’autorité symbolique de l’auteur, de la sacralisation du livre, de la lecture et de l’expertise — le rôle social de l’auteur s’effondre dans la sphère publique, et le prix littéraire est finalement considéré pour ce qu’il est devenu : un simulacre qui fabrique l’illusion d’une valeur littéraire. En bref : plus l’offre se diversifie, plus les consacrants souhaitent représenter leur contemporanéité en sacrant l’avant-garde (qui, du coup, ne l’est plus vraiment, puisqu’elle s’inscrit dans son temps), plus ils perdent en valeur.


Les jurys, qu’ils soient composés d’ une intelligencia d’intellocrates professionnels ou d’un Cercle littéraire amateurs, s’imposent comme des figures traditionnalistes et antimodernes qui, dans un souhait de perpétuer une hégémonie ancestrale pourtant dépassée, renversent paradoxalement l’intérêt du prix littéraire : ouvrir un accès à une culture d’érudition sans la perdre.


Ainsi, l’offre pléthorique de prix appelle-t-elle différentes voies d’accès à cette consécration surabondante : on passe de jurys de pairs à des jurys populaires — présentés comme objectifs, car réputés en dehors de la corruption et des rapports incestueux du monde des lettres. Dans la même dynamique que les médias consacrant la valeur du témoignage comme information, les prix littéraires érigent, au-delà du sacre des auteurs, le sacre du lecteur-consommateur par lequel le prix est délivré.


« Vous êtes-vous déjà demandé ce qui peut décider un honnête citoyen qui n’est pas critique professionnel à devenir juré littéraire ? C’est là une fonction non rémunérée et qui comporte l’obligation assez pesante de lire un certain nombre d’ouvrages. Dans les palmarès littéraires issus de jurys lettrés ou amateurs, le point de rencontre est que rien ne s’y donne à lire de bien révolutionnaire […], ils contribuent donc honnêtement au maintien d’une certaine qualité littéraire moyenne qui, sans être médiocre ou indigente, ne bouleverse en rien le paradigme romanesque et les paramètres du lisible que les éditeurs mettent sur l’orbite du succès. »


L'illusion des prix de lecteurs


Les jurys participatifs font apparaître d’autres paradoxes, notamment celui de la valeur littéraire qui décline par deux mécanismes.


D’une part, la sélection des ouvrages est faite parmi un panel de titres élaborés par des professionnels, en fonction d’intérêts communs (Prix de la Fnac, Prix RTL) : non seulement la liberté de choix est-elle relative, mais elle donne en plus l’illusion d’un pouvoir qui n’existe pas. Bonjour la démagogie du commerce...

D’autre part, permettre à un jury sans aucune expertise de juger des livres amène une dévaluation de la qualité stylistique des textes — le critère avant-gardiste s’illustre alors bien loin des considérations des jurés.


« Et telle est sans doute l’ultime ruse du consensus démocratique qui domine l’industrie actuelle des prix littéraires : avoir court-circuité l’autorité symbolique des instances classiques de légitimation et s’être désolidarisé des étalons d’excellence véhiculés par les élites intellectuelles et lettrées au nom d’une adhésion participative de tous à la littérature immédiate en train de s’écrire, mais avoir condamné du même coup l’aura de l’œuvre d’art ».


Les jurys participatifs consacrent la lisibilité, au détriment de la littéralité … Et aiguillent les grands prix littéraires vers des choix classiques pour un lectorat de masse, en phase avec le secteur de grande production.

Prix des blogueurs


Le numérique apporte une évolution supplémentaire : les jurys participatifs, en pleine mutation, doivent composer avec les blogs littéraires, le "paroxysme de la parole à tous", auxquels on reproche de s'attarder davantage sur la lisibilité que sur les qualités stylistiques et avant-gardistes originellement célébrées par les prix littéraires. Et par "on", j'entends la presse et le milieu littéraire, tant occupés à leurs lécher les bottes, tantôt laissant ressortir tout leur mépris à leur égard.

Au risque d'être légèrement impartiale sur le sujet, je les situe davantage comme une entité hybride, entre critiques littéraires et lecteurs, c'est-à-dire plus enclins à être tolérants envers l'auteur qu'un critique, mais certainement aussi plus attaché au style qu'un lecteur qui n'aura retenu que l'émotion donné par le roman.

Sans exhiber une hiérarchie de valeurs dans ces trois différentes catégories de lecteurs, il faut aussi noter que les blogueurs, trop souvent décriés par la presse (même si cela change progressivement), sont aussi à l'origine d'un prix littéraire, reconnu par le monde du livre, la presse et les auteurs : Le Grand Prix des Blogueurs. À mi-chemin entre la critique littéraire et l'aspect participatif des prix de lecteurs, serait-ce le prix littéraire parfait, à la fois légitime, attaché au style, impartial et indiscutable ?


en collaboration avec...

P.O.L.

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