Autoédition : les nouveaux enjeux de l'édition

Les us et coutumes qui régissent le monde très codifié de l’édition découragent parfois les plus motivés des aspirants écrivains, en plus d’une concurrence sévère. Afin de contourner les difficultés liées à la publication d’un livre, beaucoup se tournent alors vers l’ autoédition : vivier de talents ou mirage de la facilité ? Décryptage.




Vers une reconnaissance et une généralisation de l’ autoédition


Au niveau mondial, l ’autoédition a généré un chiffre d’affaire de 52 milliards de dollars en 2013, selon une étude menée par la New Publisher House. D’un point de vue purement comptable, c’est donc un marché deux fois plus valorisable que celui de l’édition traditionnelle : 100 fois plus d’auteurs, et huit fois plus de livres. Même son de cloche en Grande-Bretagne : 79 % de croissance en 2013, avec 18 millions de titres autoédités achetés pour une valeur globale de 74 millions d’euros, sur un total de 80 millions d’ebooks vendus pour 380 millions d’euros. Le secteur connaît un tel essor que même les maisons traditionnelles comme Harper & Collins et Bloomsbury ont créé des sites dédiés à l’auto-publication.


L’ autoédition à trouvé sa place en France dès le Salon du Livre 2014, preuve que le phénomène commence à prendre ses marques, en marge de l’édition traditionnelle. Avec des plateformes comme Lulu, Autres Talents ou BoD, l’ autoédition numérique devient accessible en quelques clics et à moindre coût. Avantages principaux et revendiqués de la formule : un pourcentage de revenus sur les ventes plus élevé et plus de souplesse. Les auteurs autoédités seraient ainsi, selon un sondage mené par la plate-forme Edilivre, 53 % à préférer cette formule à l’édition traditionnelle. Mais le sondage est biaisé car bien peu ont gouté aux spécificités de l’édition traditionnelle, exception faite, pour une partie d’entre eux, du refus de leurs manuscrits.


Ce chiffre significatif ne représente donc pas la majorité, tant le « sésame » de la maison d’édition conserve encore de son attrait. Certains écrivains n’ont d’ailleurs pas hésité à sauter le pas de l’ autoédition vers l’édition classique, comme E.L James, auteur du bestseller 50 Nuances de Grey : d’abord publiée sur un site, la série littéraire a ensuite été repérée par Vintage Books pour remporter le succès qu’on lui connaît. En France, c’est Agnès Martin-Lugan, auteur de Les Gens heureux lisent et boivent du café qui a également commencé par l’ autoédition avant de se faire remarquer par Michel Lafon.


Dans ce contexte, une question s’élève : l’édition peut-elle se passer d’éditeurs ? Les prix littéraires ne se dénichent pas encore chez les auteurs auto-publiés, a priori. Et écrire des livres n’est pas à proprement parler qu’un loisir. Certain écrivains, comme Nina Bouraoui, n’hésitent pas à régulièrement parler du « métier d’écrire », le comparant à un « travail d’orfèvre », travail qui nécessite en tout cas une expertise extérieure à celle de l’auteur, tout à son art, et souvent sans réelle connaissance du « monde » littéraire, incluant salons, critiques, distribution, marketing, etcSi la technique rend possible à tout un chacun de s’improviser éditeur, cela reste un métier à part entière, indispensable et complémentaire aux talents de l’auteur.


Éditeur et écrivain : deux métiers distincts


Qu’il y ait des passerelles entre les deux mondes, nul ne le nie. « Il y a des talents à dénicher », reconnaît Jean-Daniel Belfond, Directeur Littéraire des Editions de l’Archipel, quand il parle de l’ autoédition. Mais l’éditeur reste un rouage essentiel de la mécanique du livre. Le président du SNE, Vincent Montagne reste intransigeant : « Le métier d’éditeur est indispensable ! ». Même son de cloche aux Editions Hachette : « Notre métier [d’éditeur] c’est précisément aussi de dire non, de sélectionner […] En outre, aucun auteur sérieux n’a décidé de quitter son éditeur pour s’autoéditer », explique le PDG Arnaud Nourry, sans pour autant préciser les critères de sélection inhérents à chaque maison d’édition, et parfois moins gages de qualité que de rendement. La relation entre un auteur et un éditeur est avant tout une question de confiance : confiance de l’un en le talent de l’autre, confiance de l’autre en la qualité et la pertinence des conseils reçus et de l’accompagnement vécu.


Dans les remerciements de son dernier livre paru chez Grasset Oona et Salinger, Frédéric Beigbeder remercie son éditeur, Manuel Carcassonne anciennement Directeur Editorial chez Grasset puis désormais chez Stock, pour « avoir cru en ce projet […] et soutenu son auteur ». Un passage presque obligé, voire convenu, mais qui souligne néanmoins une vérité : le livre final est le résultat d’un travail collectif, écrit, tout d’abord, puis relu, corrigé, affiné, amélioré, perfectionné.


Interviewé sur les spécificités de son métier, l’éditeur en question explique : « Comme un chasseur à l’affût, je guette le sens du travail dans son ensemble et non les détails« . « Le dialogue, l’échange entre l’écrivain et l’éditeur, ça peut être là que va se détacher la qualité d’un texte » précise Arnaud Nourry. Sans garde-fou, même un écrivain aguerri comme Stephen King peut échouer, comme en témoigne l’échec mondial de The Plant dans les années 2000. Autopublié sur son site web, le roman du maître de l’épouvante n’a pas rencontré le public attendu.


Il est vrai, par ailleurs, que certains éditeurs comme Jean-Marc Roberts, Françoise Verny, Daniel Arsand ou encore Christophe Bataille se sont risqués eux-mêmes au jeu de l’écriture. Mais on ne peut pas être juge et parti, et la plupart des éditeurs en question ont pratiqué l’écriture à titre anecdotique, au moins le temps de leur mandat d’éditeur. Gaston Gallimard disait « Si vous voulez être éditeur, renoncez vous-même à écrire« . Qu’aurait-il pensé de cette tendance d’écrivains qui se déclarent éditeurs, et plus encore : leur propre éditeur ?


Si l’on peut se déclarer écrivain en quelques clics, être édité et être reconnu ne se décrète pas. Dans un secteur aussi encombré et sélectif que celui de l’édition, la qualité du travail doit être validée ou invalidée par un professionnel qui accompagnera son auteur tout au long de son travail. Et il ne faut pas oublier non plus, que pour un auteur autoédité reconnu, le travail de millions d’autres ne verra jamais la lumière : beaucoup d’appelés pour bien peu d’élus.

en collaboration avec...

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