AUX CHIOTTES LES LISEUSES ?

Print vs digital : c'est un débat infini. Et comme il existe sans doute déjà bien assez d'avis plus éclairés que le mien sur la question, il m'a semblé indispensable d'ajouter ma pierre à l'édifice. Promis, si elle n'est pas utile, ma pierre sera au moins marrante.

JE DÉTESTE LES LISEUSES


J’ai toujours été contre les liseuses - plus largement, contre l’édition numérique. C’est mon petit côté snobinarde : moi, j’ai fait des études de lettres et d’édition, tu comprends. J’aime le papier, sa noblesse, sa texture. Le remplacer par un écran, alors que j’ai déjà l’impression d’avoir remplacé toute ma vie par un écran ? Bitch, please. JA-MAIS.


À ma décharge, j’ai essayé avant de détester. J’ai donné sa chance à une petite Kobo toute mignonne, mais d’emblée, l’objet ne me plaisait pas. Elle était fine et élancée, et j’ai un peu cru contempler un mannequin littéraire qui se la racontait face à mes bon vieux bouquins tout jouflus. Elle semblait leur dire : « Je suis super svelte, moi, des comme toi, j’en bouffe un million et je ne prends pas un gramme. T’as vu comme ma taille est fine ? » Forcément, on est parties du mauvais pied toutes le deux.

Et puis il y a eu l’expérience de lecture. Honnêtement, j’ai vraiment essayé. J’ai mis 18 plombes et demi à personnaliser tous les réglages. Moi qui adore ça en général, ça m’a laissée de marbre. Faut dire que ses couleurs n’étaient pas éclatantes, son écran, un peu trop mat, et mon instinct pourtant si friand de digital ne semblait pas trouver les bons boutons. C’était une liseuse dernier cri, mais j’avais le sentiment d’avoir un objet tout vieux entre les mains, l'équivalent des premières game-boy couleur, ambiance nostalgie 90’s.


Détester les liseuses, c’était aussi une question de principe. C’était s’élever contre la digitalisation du plus bel objet culturel du monde (bah quoi ?), parce que franchement, est-ce qu’on avait vraiment besoin que deux startuppeurs viennent disrupter la littérature ? À chaque époque, ses icônes du changement. Il y a eu Rabelais et Zola, maintenant il y a Kobo. On a les maîtres que l’on mérite, après tout.

Ce qui me dérangeait au-delà de tout, c’est ce que cachaient les liseuses. Avec leur petite gueule d’ange et leurs arguments chocs du genre « je t’assure, quand tu déménageras, tu me remercieras ! », elles savent se montrer si gentilles, on y croirait presque. Mais la réalité c’est que, derrière elles, il y a Amazon, Rakuten ou la FNAC, et que sous leur jolie petite auréole, elles ont des dents de vampire. À chaque fois que je l’ouvrais, j’avais l’impression qu’un éditeur indé se vidait de son sang. Ça me filait des frissons, dis donc.



QUAND Y A PAS LE CHOIX...


Et puis un jour - la semaine dernière pour être exacte - je me suis retrouvée sans une seule ligne à lire. Ça ne m’était pas arrivé depuis 2014. Je suis allée en librairie, mais rien de ce qu’avais envie de lire ne s’y trouvait. J’ai fait une commande, et 20 jours plus tard, j’ai l’honneur de te dire qu’elle n’a toujours pas été livrée. Les fournisseurs, au top du top pour ce déconfinement - heureusement qu’ils sont là pour aider l’édition à rester compétitive !


Bref, désoeuvrée et au bord du désespoir, j’ai fait ce que toute addict aurait fait à ma place : j’ai pris mon iPad, découvert l’application « livres », et acheté un feel-good anglais pour avoir quelque chose à me mettre sous la dent. J’ai un peu freiné des quatre fers au début, mais bon, j’avais payé, et j’avais pas super envie de jeter mon argent par les fenêtres, donc j’ai fait un effort et je m’y suis mise.


Je l’ai emmené à la plage : ni lui ni moi n’avons passé un très bon moment. À tel point que je lui ai balancé quelques bonnes piques en story après coup. Comme ma négativité était contagieuse, et que ces petites choses mesquines s’apparentent à une secte, j’ai reçu une pluie de messages accusateurs défendant la bête. Apparemment, les liseuses, avec leur écran mat, se prêtent parfaitement à la lecture sur la plage, elles. Tiens, prend ça et arrête de te la péter avec ton iPad qui pue.


Mais le bouquin était aussi parfaitement débile que prenant, alors le soir venu j’ai retenté l’expérience. De toute façon c’était ça ou un film nul.



IL PARAIT QU’ON APPELLE ÇA UNE « ÉPIPHANIE »


Et alors là : la révélation. Tous mes problèmes de lecture ? Envolés ! Les yeux qui voient flou à 22 h et qui me forçaient à poser mes livres ? Finito. Le manque de luminosité au lit ? The end. L’attente (parfois infinie) d’une commande ? Terminado. C’est comme si un immense champ des possibles s’était ouvert devant moi. D’un seul coup, je pouvais lire jusqu’à 2h du mat’, changer la taille de la typo et la couleur de l’écran, afficher mes pages en portrait ou en paysage, ne plus jamais jouer à l’équilibriste avec mon roman entre les mains et ma lampe de poche enfoncée dans la bouche (et la salive qui s’agglutine autour, bonjour le tableau).

C’est un peu comme au lycée, quand je détestais les Converse. Je les haïssais avec passion : tout le monde avait les mêmes et je trouvais ça hyper moche. J’étais une rebelle, je n'en voulais pas. J’ai tenu deux ans comme ça, et puis un jour, en passant devant une boutique, j’ai croisé une paire toute rouge. Elle m’a appelée. Je les ai essayées, juste pour voir, et on est reparties ensemble. Je ne les ai plus jamais quittées - enfin, jusqu’au jour où le trou entre la semelle et la cheville est devenu tellement béant qu'on ne m'a plus trop laissé le choix. J’en ai racheté d’autres, mais pas des rouges, par respect pour cette paire partie trop vite. RIP petit ange - encore aujourd’hui, je n’ai jamais aimé une chaussure comme je t'ai aimé toi.

Alors bon, je n’en suis pas encore aux liseuses - de toute façon j’ai donné la mienne à ma petite cousine - mais depuis, j’ai créé une « liste d’envie » et j’ai acheté trois autres bouquins numériques. Je lis enfin le soir et même la nuit, j’arrive à jauger de mon avancée dans le roman même si je n’ai pas 400 feuilles entre les doigts.


Et hier soir, dans un demi sommeil, je me suis surprise à penser : « peut-être que je ne vais qu’acheter des livres numériques, maintenant. Ce serait quand même plus pratique à transporter. »


C’est drôle, quand même, la vie.

en collaboration avec...

P.O.L.

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