Bad Feminist - Roxanne Gay

« Je suis une femme qui aime le rose, qui aime partir en vrille et qui danse parfois comme une tarée sur une musique dont elle sait qu’elle est abominable envers les femmes, », écrit Roxanne Gay dans son essai Bad Feminist. Sorti en 2014 aux États-Unis, il aura donc fallu attendre quatre longues années pour pouvoir enfin le lire en français. À travers une analyse fine, sans concession, et avec une ironie teintée d’humour noir, Roxanne Gay passe notre société au crible sur fond de références pop culture ultra contemporaines. Résultat : un essai choc, une claque phénoménale qui sonne de la meilleure des façons. Il était temps.



Bad Feminist s’attaque aux clichés à la hâche


Roxanne Gay, c’est un peu une Carrie Bradshaw 2.0. Si elle a ce même regard incisif sur notre société et nos comportements que l’écrivaine star de Sex & The City, fantasme vivant d’idéal féminin pour ses congénères actuelles, elle arrive cependant à se démarquer d’une image frivole qu’elle dénonce d’ailleurs. En 2018, il semble qu’il soit encore nécessaire de rappeler qu’une passion pour les chaussures n’est pas incompatible avec un cerveau bien rempli.


Auteur, journaliste et chroniqueuse, sa plume zélée fait les belles pages du Guardian, où scanne l’actualité et les phénomènes de société en livrant une pensée Iconoclaste sur sur l’image et la représentation, notamment des femmes et du multiculturalisme dans les médias, dans la fiction et aussi dans nos cerveaux.


Jusqu’ici, ça pourrait presque presque chiant. Et pourtant.


Roxanne Gay n’est pas sociologue, elle vit plus ou moins la même vie que nous. Elle danse sur les mêmes chansons avec le même plaisir coupable, nous partageons sûrement des névroses et des angoisses, nous vivons dans la même société. À un détail près : elle est sensiblement plus intelligente que nous.


Dans cet essai indispensable, elle tire le portrait d’une société déconnectée de ses mots et ausculte le rapport conflictuel entre la réalité, le langage et sa représentation dans l’espace public - dans les médias, sur les réseaux sociaux, en politique, dans les séries ou même dans la littérature. De Beverly Hills à Hunger Games, la fiction en dit beaucoup sur la manière dont une société assimile ce qui lui arrive.


Nous sommes toutes de mauvaises féministes


Le premier cheval de bataille de Roxanne Gay, tout au long de cet essai, est évidemment le féminisme, fil rouge de ces 500 passionnantes pages. Sans avoir la condescendance de s’octroyer le pouvoir de théoriser sur la Femme, sa place, sa vie, ses batailles et ses fêlures dans la société, elle porte néanmoins un regard extrêmement juste sur la façon dont le féminisme se manifeste à l’heure actuelle.


Elle part d’ailleurs d’un constat simple : aujourd’hui, « féminisme » est presque un gros mot, « féministe » a une consonance qui confine à l’insulte. Dans l’imaginaire collectif, la féministe c’est la relou, cette qui gueule tout le temps, qui porte des combats un peu cons parce qu’elle ferait mieux de se concentrer sur les vrais combats, celle qui dessert sa cause si elle ne rentre pas dans les clous hyper bornés d’une représentation quasi maladive. Bref, soit on a lu, appris par coeur et intégré le manuel de la parfaite féministe en 1500 pages, soit on ne l’est pas.


Entre ces deux extrêmes qui ne font pas vraiment sens mais qui semblent étrangement ancrées dans la société, Roxanne Gay dresse le portrait d’un autre féminisme, celui du quotidien, celui du « je », de l’expérience et des dilemmes - celui de la vraie vie, en marges des théories culpabilisantes d’un mouvement qui n’est plus populaire, mais qui est devenu politique.


« Je veux être indépendante, mais je veux qu’on s’occupe de moi et avoir quelqu’un qui m’attende à la maison quand je rentre. Le rose est ma couleur préférée. J’ai le fantasme assez complaisant d'un dressing rempli de belles chaussures, de sacs à main et de tenues assorties. J’adore les robes. Je m’inquiète de finir seule, célibataire et sans enfant, parce que j’aurais consacré tellement de temps à mes diplômes et à ma carrière. Ces idées m’empêchent de fermer l’œil la nuit, mais je fais comme si de rien n’était, parce que que je suis supposé être une femme évoluée.

Mon succès tel qu’il est, serait censé me suffire si j’étais une bonne féministe. Mais il ne me suffit pas. Mais alors ,pas du tout. Je suis censée être une bonne féministe qui entreprend et réussit tout. En réalité, je suis une femme, une trentenaire qui se bat pour s’accepter et pour obtenir le moindre prêt. À un moment donné, je me suis mis dans le crâne que les féministes étaient un certain type de femme. J’ai adhéré au mythe foncièrement inexact sur leur identité : des militantes, des personnes parfaites aux opinions politiques irréprochables, qui détestent les hommes et n’ont pas d’humour. »


En somme, ce que Roxanne Gay explique très clairement, c’est que ce petit plaisir coupable qu’elle - et nous - ressentons en entendant Blurred Lines, cette envie irrépressible de se trémousser mêlé à la honte d’aimer des propos abjectes à l’image de « I’ll give you something big enough to tear your ass in two », fait d’elle une « mauvaise féministe », c’est-à-dire une féministe imparfaite. En filigrane, c’est une remise en cause flamboyante des attentes irréelles du Féminisme qui se dessine.


« Ces derniers temps, le féminisme a souffert d’une certaine culpabilité par association, parce que nous l’assimilant aux femmes qui le promeuvent pour servir leurs propres intérêts. Nous oublions la différence entre le féminisme et les Féministes de Profession. »

Quand Kelly (incarnée par Jennie Garth) parlait d’inceste dans Beverly Hills


Deuxième cheval de bataille de cet essai tonitruant : la culture du viol, la façon dont elle est ancrée dans notre société jusqu’à ce que sa représentation soit profondément intégrée dans les médias.


Roxanne Gay raconte comment un article du New York Times sur une fille de 11 ans, victime d’un viol collectif par 18 the hommes à Cleveland, au Texas, l’a bouleversé.


« L’article était intitulé ‘Une agression monstrueuse secoue une ville du Texas’. Comme si la victime en question était la ville elle-même. L’auteur s’est concentré sur la ville déchirée, sur la façon dans la vie de ces hommes allait changer à tout jamais, ces pauvres garçons qui ne pourraient peut-être jamais reprendre leurs études. On a dit que cette fille de 11 ans, cette enfant, s’habillait comme une fille de 20 ans, sous-entendant ainsi qu’il existe un monde dans lequel une femme « n’attend que ça » et que, quelque part, on peut comprendre que 18 hommes violent une enfant. On a même demandé où se trouvait sa mère, puisque, comme chacun sait, une mère doit être en permanence avec son enfant, sinon elle est clairement responsable de tout ce qui lui arrive. Bizarrement, on n’a pas demandé où se trouvait le père au moment du viol. »


C’est ce qu’elle appelle le langage criminel de la violence sexuelle, une représentation fallacieuse du crime tel qu’il a été commis qui participe à la violence des faits comme un surcouche de diarrhée sur un tas de merde.


Le paradigme Gone Girl, ou l’étrange débat sur le capital sympathie des femmes dans la fiction


Pour aller plus loin, Roxanne Gay pose la question du capital sympathie des personnages de fiction. Les personnages féminins désagréables ou antipathiques existent peu dans la fiction. Lorsque c’est le cas, leur propension à mal tourner se justifie par un trauma - ils ne sont jamais foncièrement méchants, ils étaient gentils jusqu’à ce que la vie les malmène et les transforme en méchants. Par-dessus ce constat, s’ajoute le fait qu’un tel parti pris soit plus acceptable de la part d’un auteur que d’une auteure.


« Les critiques littéraires disent souvent aux auteurs qu’un de leurs personnages n’est pas sympathique, comme si le capital sympathie d’un personnage est directement proportionnel à la qualité d’un roman. C’est particulièrement vrai pour les femmes dans la fiction. En littérature comme dans la vie, les règles ne sont pas les mêmes pour les filles. »

Ainsi, Roxanne Gay cite le très bon roman de Gillian Flynn, Les Apparences, origine du thriller psychologique Gone Girl. Le personnage d’Amy, jolie blonde trentenaire qui a tout pour être la femme parfaite mais qui a un penchant inexpliqué pour la déviance psychologique, est sans doute le plus délicieusement antipathique et le plus ancré que la fiction mondiale ait connu ces dernières années. Amy est tellement détestable, sans remords ni vergogne, que le roman devient parfois éminemment dérangeant. Gillian Flynn a l’intelligence de placer ce discours symbolique dans la bouche de son personnage :


« Ce soir là, à la fête de Brooklyn, j’ai joué la fille à la mode, la fille dont un homme comme Nick rêve, la fille cool. Pour les hommes, c’est toujours le compliment crucial, non ? C’est une fille cool. Être la fille cool, ça signifie que je suis belle, intelligente, drôle, que j’adore le football américain, le poker, les blagues salaces et les concours de rots, que je joue aux jeux vidéo, que je bois de la bière pas chère, que j’aime les plans à trois et la sodomie, et que je me fourre dans la bouche des hot dogs et des hamburgers comme si c’était le plus grand gang bang culinaire du monde, tout en continuant à faire du 36, Parce que les filles cool, avant toute chose, sont sexy. Sexy et compatissantes. Les hommes croient réellement que cette fille-là existe. Peut-être que s’ils gobent ce bobard, c’est parce qu’il y a tant de femmes qui ne demandent qu’à faire semblant d’être cette fille. »


En substance, la question que Bad Feminist pose est la suivante : pourquoi, aujourd’hui, n’est-il toujours pas possible qu’un Patrick Bateman au féminin (héros d’American Psycho) existe en littérature ? Pourquoi n’existe-t-il aucun un personnage torturé, psychologiquement déviant, intéressant par son absence d’humanité… mais féminin ? Et donc, logiquement, pourquoi les femmes, dans la fiction comme dans la vie, doivent-elles nécessairement encore s’excuser de ne pas coller à l’image parfaite que l’on voudrait renvoyer d’elles ?


Féminisme, culture du viol, perte de signification du langage : si Bad Feminist fouille dans nos références télévisuelles pour s’attaquer à ces questions complexes, l’essai ne laisse pas en reste les problématiques liées au genre, à la sexualité, à l’homosexualité, à la parole publique, à la maîtrise de la contraception, à la représentation des minorités, et bien d’autres encore. Trois jours ne suffiraient pas pour expliquer le génie de ce recueil de chroniques, toutes plus intéressantes, intelligentes, pertinentes et documentées les unes que les autres.


Verdict catégorique : Bad Feminist est un must-read absolu.

en collaboration avec...

P.O.L.

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