Boussole - Mathias Enard

Tous les ans c’est la même chose : ça se décerne des prix à tire-larigot, ça se congratule dans le cercle très fermé des littéraires, ça se touche à coup de critiques masturbatoires à la Télérama et ça discute Goncourt le matin avant 8 h. Et vous, vous passez pour un con. Heureusement, j’ai lu pour vous Boussole, et je viens vous orienter. Suivez le guide.


Un roman déboussolant


Vous en êtes seulement à votre deuxième café — autant dire que vous n’êtes pas réveillés –, vous n’avez jamais entendu parler de Boussole, ce roman que tout le monde pavane d’un air pompeux, ni de Mathias Enard(merci de le prononcer avec un accent petit-bourgeois), et vous passez pour un con parce que vous faîtes des études de lettres / vous avez cultivé une image de BG érudit toute votre vie, et vous ne connaissez rien de ce bouquin qui a l’air chiant comme la mort — ou comme un cours d’histoire de la grammaire. Pas de panique, personne ne saura que vous êtes un escroc, votre honneur et votre aura resteront saufs.

Remettons les choses à leur place. Si jamais vous êtes amenés à pitcher le dernier Goncourt pour épater la galerie, voilà (très sommairement) de quoi ça parle : Franz Ritter, musicologue universitaire autrichien, groupie de l’Orient et fanboy de l’insaisissable Sarah, apprend qu’il va mourir. Terrorisé par l’avenir, il se replonge donc dans le passé et retrace, en une nuit, une vie d’anecdotes et de fantasmes à travers les Balkans, seul, entouré d’artefacts, uniques témoins de ses aventures.


Boussole Brillante …


Si Boussole est évoqué dans une conversation avec Marie-Jacqueline, votre maître de mémoire de plus de 45 ans ou votre voisine, ancienne prof de littérature qui vous fait de vraies bises sur chaque joue, autrement dit des snobs de la culture qui auront tout lu tout vu tout compris bien avant vous (comme Mathias Enard, mais nous y reviendrons), voilà le script à adopter dans votre discours — le plus simple étant encore de s’accorder à leur avis pour éviter le fatidique « Ah bon ? Mais pourquoi penses-tu cela ? Ce n’est pas du tout la lecture que j’en ai eu, explicite » (une technique certes légèrement putassière, mais qui a fait ses preuves, ne jugeons pas).


Boussole est un chef d’œuvre, une bouffée d’air littéraire au milieu de la vacuité culturelle de notre siècle, annihilée à coup de Houellebecq qui s’insurge sur les plateaux télé, et de Yann Moix qui gesticule sur un fauteuil pour exister médiatiquement à défaut d’écrire.


Boussole, c’est autre chose : une nuit de récits divagateurs où la pensée du narrateur pérégrine au fil d’errances orientales, une exploration nervalienne lyrique du Levant, où le topos classique du fantasme de la littérature française — l’Orient — est magnifié à souhait, submergé dans une érudition sublimatoire, de Flaubert à Beethoven en passant par Mozart, Balzac, Hugo ou Liszt, et comme tous ceux-là avant lui, Enard fantasme un Orient à son âge d’or, désormais décimé par un état de guerre presque permanent. (Notez bien au passage que mes phrases sont environ soixante-neuf fois moins longues et moins alambiquées que celle d’Enard. Ça vous donne une idée.)


L’amour aussi y est érigé en un fantasme idéaliste de la littérature — une femme, Sarah, divinisée et évanescente, point d’orgue sur la mappemonde du roman, dans un voyage permanent entre Orient et Occident qu’elle ne cesse de mener comme une danse, comme cette tragique histoire d’amourpassionnée, frustrante d’incompréhensions et d’inassouvissement incarnant le complexe du narrateur — une idolâtrée qu’il ne cesse de croiser, mais qui lui échappe toujours, et qui lui offre une boussole qui ne mène nulle part, sinon au Goncourt.


… Mais indigeste


Si Boussole est évoqué dans une conversation avec votre meilleur ami, votre boulangère ou votre sœur, c’est-à-dire des gens tout à fait normaux et honnêtes qui n’ont pas la parole masturbatoire, voilà ce que vous pourrez en dire — un tableau un tout petit différent du précédent, mais tout aussi valable.


Boussole est un roman extrêmement bien écrit, Enard manie sa langue comme il manie les récits enchâssés — avec une virtuosité folle et une extrême richesse, dans son style comme dans son fond. Trop riche, peut-être. Le style de ses personnages évoque ceux, émulateurs, d’un David Lodge, dépouillés de leur ironie caractéristique, et les nombreuses références qui tissent le tapis volant de Mathias Enard incarnent la définition même de l’outrecuidance — un menu lourd et moraliste à la sauce ‘’nostalgie de l’âge d’or’’, fantasmatique d’un Orient jadis célébré, aujourd’hui occidentalisé, noyé sous les guerres et l’Etat Islamique.


Des mémoires déguisés en roman, entre Encarta et Wikipédia, un puits de savoir qui nous dit tout sans qu’on n’en retienne rien. Boussole est beau, mais Boussole est indigeste. Artefact cuistre à outrance, Boussole nous emmène là où l’on ne veut pas aller, dans la Révolution Islamique, dans les ruines de Palmyre ou dans l’actualité en Syrie, entre Histoire et géopolitique, mais nous perd à chaque page par une érudition exhibitionniste, vaguement complexante, mais principalement anesthésique.


Si jamais l’envie vous prend d’être honnête, vous pourrez toujours arguer que vous ne l’avez pas lu : « Oh, tu sais, les prix littéraires, je ne m’y attarde pas trop. L’auto-congratulation comme outil de marketing, ça ne m’intéresse pas. Je préfère choisir moi-même mes livres. ». Histoire de moucher les deux camps par une pirouette certes laide, mais si réaliste.

en collaboration avec...

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