Celle que vous croyez, Camille Laurens


”Vous vous appelez Claire, vous avez quarante-huit ans, vous êtes professeur, divorcée. Pour surveiller Jo, votre amant volage, vous créez un faux compte Facebook”. Il n’en fallait pas plus pour me mettre l’eau à la bouche de ce roman époustouflant qui autopsie la folie amoureuse sous un prisme féministe extrêmement juste.



Jeu de dupes


Claire a quarante-huit ans - elle approche dangereusement de la date de péremption : jusqu’à 49, ça va, à cinquante, tout change. Parce que Claire est célibataire. Divorcée, elle s’est consolée dans les bras de Jo, plus jeune et surtout très con, un amant volage auquel elle grappillait un peu d’attention mais qui lui confisquait le moindre plaisir.

Incapable de passer à autre chose après leur rupture, Claire crée une autre Claire - un double idéal, plus jeune, plus belle, qui correspond parfaitement aux attentes de Chris, le meilleur ami de Jo. La stratégie est simple : infiltrer les amis de Chris pour pouvoir espionner Jo, savoir ce qu’il fait, avec qui il est, si elle lui manque - accrocher le moindre espoir, le plus petit des signes qu’elle compte pour quelqu’un, quelque part.

Mais quand Chris tombe amoureux de Claire, tout bascule.


Les liaisons dangereuses version 2019


”Celle que vous croyez”, ça pourrait être une réécriture saisissante des Liaisons dangereuses. Ici, la correspondance épistolaire est numérique, mais le carcan est tout aussi efficace. Il permet à Claire, qui campe un Valmont redoutablement stratège, de prendre Chris dans ses filets : il suffit de quelques images Google et d’une messagerie assidue pour que la magie opère.

Camille Laurens décortique alors les rouages d’une folie amoureuse encouragée par les réseaux sociaux, avec une oppression constante propre à l’addiction et, en même temps, au sado-masochisme.


”Trop d’absence et je fais un œdème de Quinck, j’étouffe, je crève – pour les gens comme moi, Internet est à la fois le naufrage et le radeau : on se noie dans la traque, dans l’attente, on ne peut pas faire son deuil d’une histoire pourtant morte, et en même temps on surnage dans le virtuel, on s’accroche aux présences factices qui hantent la toile, au lieu de se déliter on se relie.

[...]

Vous écoutez les mêmes chansons que lui, presque en temps réel, vous cohabitez dans la musique, vous dansez même sur l’air qui lui fait battre la mesure. Et quand il n’y est pas, vous le suivez grâce a l’indication horaire de sa dernière connexion. Vous savez à quelle heure il s’est réveillé, par exemple, puisque regarder son mur Facebook est de toute évidence son premier geste. À quel moment de la journée ses yeux se sont posés sur les Photos qu’il a commentées. S’il a eu une insomnie au milieu de la nuit. Il n’a même pas besoin de le dire. Enfin, vous êtes un Rhapsode : vous brodez du lien sur les trous, vous reprisez. Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle la Toile.

[...]

On peut tout imaginer, on imagine tout, on regarde les profils de ses nouveaux amis, de ses amis, en quête d’un poste révélateur : on décrypte le moindre commentaire, on fait Des recoupements d’un mur à l’autre, on réécoute les chansons qu’il a écoutées, on en interprète les paroles, on s’informe de ses goûts, on visionne ses photos, ses vidéos, guette la géolocalisation des événements auxquels il a participé, on navigue en sous-marin dans l’océan des visages et des mots. Parfois ça coupe la respiration, vous êtes en apnée au bord de l’oubli où on vous laisse. Mais c’est moins douloureux que de ne rien savoir, rien du tout, d’être coupé.»


Un roman féministe


À travers cette passion amoureuse dévastatrice, en revanche, le génie de Camille Laurens est d’instiller, dans la bouche d’une femme brisée, l’analyse contemporaine des histoires d’amour d’aujourd’hui, déséquilibrées, voyeurismes, parfois maladives.

Que ce soit au sein même des couples dépeints - toujours déséquilibrés, avec une femme dépendante et un homme volage - ou sur la question de l’âge et du désir, le discours pousse à la réflexion.


« Mais dites-moi, pourquoi une femme devrait-elle, pas 45 ans, se retirer progressivement du monde vivant, s’arracher du corps l’épine du désir alors que les hommes refont leur vie, refont des enfants, refont le monde jusqu’à leur mort ? Cette injustice nous dévore très tôt, bien avant d’en avoir l’expérience nous en avons l’intuition. Il y a quelque chose chez les hommes qui n’est pas limité (je ne parle pas d’intelligence), qui ne menace pas de se refermer. J’ai vu Jean-Pierre Mocky l’autre jour à la télé, il se vantait de baiser encore à 80 ans passé, « je bande toujours », disait-it en lorgnant une comédienne dont il aurait pu être l’arrière-grand-père. Et le public applaudissait. Vous imaginez une octogénaire dire ça en direct, dire qu’elle mouille en matant un petit jeune. La gêne que ce serait. C’est irrrecevable, en réalité. Tandis que les hommes… »


Elle ausculte ainsi une société qui reste profondément machiste, de la représentation de la femme jusqu’aux jeux de pouvoirs inégaux au sein du corps professoral, en passant par les injonctions à plaire, à rentrer dans une norme pour être toujours plus belle, souriante et agréable.


« Le nombre de collègues qui épousent une de leurs doctorante ! C’est devenu la norme. Mais pour une femme, ce n’est pas pareil. La reconnaissance sociale, le respect que suscite la réussite professionnelle ou le charisme personnel, c’est bien, c’est gratifiant, mais ça n’engendre pas l’amour. Être respectée pour ses cours ou ses livres, c’est comme une parodie du désir qu’on n’inspire plus. »


Le genre de roman qui tape juste, qui fait mal, qui laisse penser.


« Moi en fait, si vous voulez tout savoir, ça me dégoûte, tout ce qu’une femme doit faire pour plaire, pour être séduisante. Bien sûr que je le fais, je le fais à mon corps défendant, je l’ai toujours fait, même très jeune, je n’ai jamais été la dernière à acheter des crèmes de beauté à 200 € ni des robes hors de prix, décolleté et tout, comme ma mère, à me payer des séances d’épilation chez l’esthéticienne, qui faisaient un mal de chien, à 15 ans je me suis même acheté un gel anti cellulite avec mon premier salaire de baby-sitter, je me souviens, je m’en mettais sur les mollets parce que mon petit copain les trouvait trop gros. 

(...)

J’aurais voulu être aimée pour moi-même, vous comprenez ? Sans la gym, sans les fringues, sans le rouge à lèvres. Qu’il me rencontre, moi, et pas l’objet artificiellement créé de son attente. »


en collaboration avec...

P.O.L.

plon

PRÉLUDES

presses de la cité

RIVAGES

robert laffont

stock

VERTICALES

ZULMA

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon
  • Black Pinterest Icon
  • Mails

©LolliothEque2018 / Tous droits réservés

Powered by HARD WoRK ONLY