Cinquante nuances de mauvaise littérature

À moins d’avoir hiberné dans une cave et boycotté internet depuis 2011, vous n’ignorez pas que » Fifty shades of Grey « , le premier opus de la saga d’E.L. James, a débarqué dans les salles mercredi 11 février. Cette fois, c’est Jamie Dornan et Dakota Johnson qui ont eu la lourde tâche de mettre des images sur le nouveau fantasme décomplexé des moms du monde entier. Portrait d’un soft-porn tourné en chef d’œuvre par un magistral plan de com.


Cinquante nuances de Grey -  E.L. James


Cinquante nuances de fessées


Pour les rares hybrides qui ont résisté aux cinquante nuances de sado-romance jusque-là, un rapide récap s’impose. Meet Anastasia Steele, jeune vierge effarouchée et naïve, et Christian Grey, milliardaire torturé, blasé de tout, sauf des jeunes vierges naïves et effarouchées (ça tombe bien). Coup de foudre. Elle est séduite par l’homme intense et charismatique qu’est le pénétrant Christian, et lui fond en une seconde pour sa frange.


Ça partait plutôt bien donc, dans le genre romance Harlequin pour des nanas que les hommes ne font plus rêver. Sauf que Christian a une « red room of pain », et c’est là que ça se complique : elle veut une amourette de contes de fées, mais il ne peut pas être son Prince Charmant. S’affrontent alors deux visions de l’amour, aussi univoques et donc profondément bornées l’une que l’autre : l’amour rend tout beau et tout meilleur, versusl’amour est une chose sale qui fait souffrir. Plus manichéen, tu meurs.


Cinquante nuances de Twilight


Si l’intrigue sel ou poivre n’avait pas encore achevé votre jugement sur la saga, revenons à la genèse de cette pépite. Hollywood mis à part, Fifty shades, c’est quoi ? C’est une fanfiction Twilight. Ça calme, non ?


Fifty shades, c’est donc une bored mom en quête de frisson, qui a fini la saga Twilight mais qui n’a pas été satisfaite par l’amourette pudibonde du vampire et de la jeune niaise. Ce qu’elle — et 100 millions d’autres filles — voulaient, clairement, c’était voir Edouard perdre pied et céder à ses pulsions, ou plus exactement, le fantasme de toute femme : voir l’homme tant convoité s’abandonner aux bras d’une femme, et y prendre son pied comme jamais. Très autocentré, tout ça.


Mais puisque Meyer s’est refusée à leur donner ce plaisir, E.L. James et bien d’autres n’ont jamais aussi bien été servies que par elles-mêmes. Ce qui a commencé par être des réécritures rated M (pour Mature, traduire à caractère pornographique) de la saga pour jeune adulte, a fini en un bain de (mauvais) porn. De ces déviations souvent regrettées sont nés des romans érotiques flamboyants … Et surtout un paquet d’horreurs, dont Master of the Universe, le Fifty à l’état de prototype, faisait partie sans faire l’unanimité.


En 2010, MotU (pour les intimes) était donc une fanfiction sans intrigue, où n’importe quel plot twist était prétexte au sexe. Force est de constater qu’une fois publié par une vraie maison d’édition, on n’a quand même pas réussi à faire croire au talent auctorial d’E.L. James. Du « brushing post-coïtal lui va bien » à une métaphore ratée (mais drôle, à ses dépens) « Ma conscience, furieuse, à l’air de Méduse avec ses cheveux qui volent dans tous les sens ou bien du Cri d’Edward Munch avec ses mains pressées sur ses joues. », qu’est-ce qui a bien pu faire le succès de Fifty ?


Cinquante nuances de bonne com’


Si le talent d’E.L. James n’est pas manifeste tout au long des 560 premières pages, nul doute qu’il réside bien moins dans sa plume que dans la fabrication du phénomène. Immergée dans des univers où l’on vend n’importe quoi à n’importe qui (la com’ et la télé), on est bien forcé d’admettre que créer une telle brand à partir d’un navet qui se contente de mettre bout à bout des scènes de cul vaguement érotiques mais pas excitantes relevait du miracle. Et pourtant … ! Trois best-sellers, un premier film qui explose les box-offices du monde entier — sauf en Malaisie, où il est jugé trop indécent pour être diffusé — une ligne