Delphine de Vigan - D’Après une histoire vraie

D’après une histoire vraie est un chef-d’œuvre ; Delphine de Vigan est un génie de la littérature moderne ; son Prix Renaudot est extrêmement mérité. Décryptage des ressorts fictionnels d’une virtuose, ou trois raisons pour lesquelles sa lecture est indispensable.


#1 Le thriller psychotrope


Elle m’avait séduite dès Les Jolis garçons, avant que je ne découvre la dextérité des Jours sans faim et de tous les autres : Delphine de Vigan a la même place que Virginie Despentes sur le palmarès de mes auteur(e)s préféré(e)s : le piédestal. C’est dire s’il était facile d’en appréhender la lecture, de craindre la valeur déceptive d’une longue attente après quatre ans de silence.


« Ce livre est le récit de ma rencontre avec L. L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt, le genre de personne qu’un écrivain ne devrait jamais rencontrer. » Thriller psychologique haletant, puisant chez Stephen King une grâce angoissante des ficelles du genre, D’après une histoire vraie retrace une amitié toxique, destructrice et cannibale entre deux femmes — le « Je » narrateur, et L. son antithèse. Séduction, dépression, trahison : Delphine de Vigan pose le socle d’une relation possessive qui phagocyte et qui isole, en instaurant une tension dramatique poignante et graduelle qui s’instille tout au long du roman par un subtil procédé dont les rouages transparaissent à peine.


Virtuose, De Vigan tisse ici les méandres d’un thriller facétieux en mêlant autofiction et roman noir pour un récit de la perversité psychologique : comme L. manipule « Je », la romancière manipule son lecteur en lui donnant ce qu’il veut … Et même un peu plus.

« Voilà ce que les gens attendaient, le réel garanti par un label tamponné sur les films et sur les livres comme le label rouge ou bio sur les produits alimentaires, un certificat d’authenticité. Je croyais que les gens avaient seulement besoin que les histoires les intéressent, les bouleversent, les passionnent. Mais je m’étais trompée. Les gens voulaient que cela ait lieu, quelque part, que cela puisse vérifier. Ils voulaient du vécu ».

#2 Delphine de Vigan & L.


L. est sans doute le plus évident — et le plus controversable — ressort de cette tension obsédante qui s’exacerbe à mesure que « Je » la laisse métastaser son quotidien.

Personnage fictif inséré dans le cadre très réel du récit, L. commence par répondre aux mails de « Je » qui n’arrive plus à écrire, puis s’installe chez elle, ronge son écriture par ses questions, ses conseils, ses intrusions et son omniprésence, copie ses vêtements, et fait le vide plutôt que de le combler … jusqu’à voler sa vie ?


C’est le fil du roman qui tient son lecteur tout au long de ces 484 pages, page-turner en puissance tant sa tension dramatique subtilement infusée est grinçante et progressive, très Hitchcockienne, jusqu’à ce que le huis-clos angoissant éclate en un face-à-face infernal.


#3 L’autofiction


Delphine de Vigan revisite le genre du thriller psychologique en y disséminant des effets de réel, si vérifiables qu’ils en sont perturbant : auteure à succès, la narratrice consacrée pour son best-seller sur sa mère bipolaire apparaît comme un double troublant de de Vigan qui signait, quatre ans plus tôt, Rien ne s’oppose à la nuit, et dont le compagnon est l’animateur de « La Grande librairie » : autant d’éléments qui tissent un roman calqué sur la réalité, et qui usent de ce ressort avec brio pour mieux s’en affranchir et la dépasser.


Avec une grande habileté, elle donne à son lecteur ce qu’il attend d’elle : l’intimité dans laquelle elle l’avait invité quatre ans plus tôt, mais cette fois ornée d’un chantage au réel et d’une construction romanesque magistrale.


« L. existe sous une forme ou sous une autre », confie-t-elle à RTL : et si L. était moins un personnage fictif que l’incarnation des névroses de la narratrice ? Figure du public qui s’invite dans le privé, de l’omniprésence de la critique au sein de son intimité, L. est l’antithèse parfaite de la narratrice : impeccable, sûre d’elle, aux antipodes du « Je » confessé : « J’avais accepté depuis longtemps l’idée que je n’étais pas l’une de ces femmes impeccables, incontestables, que j’avais rêvé d’être. »


Même étoffe antihéroïque, convalescente, immédiatement sympathique, à contre-courant des figures classiques de la littérature, la narratrice ressemble aussi bien à Delphine de Vigan qu’à tout le monde : mère victime du syndrome du nid vide, écrivain devant une page blanche, un personnage dont les doutes ressemblent aux nôtres, sublimés par une écriture de la confession, dépouillée des artifices du style qui en font une racine parfaite pour élever l’autofiction au rang de machine machiavélique.


D’après une histoire vraie ?


« Dès qu’une vérité dépasse cinq lignes, c’est un roman », disait Jules Renard, et si Delphine de Vigan nous laisse croire qu’elle glane dans sa réalité pour créer son roman, c’est bien d’après une histoire vraie qu’elle fabrique méticuleusement, au liseré d’une vérité mouvante, dans un équilibre fébrile entre polar tortueux et essai intime.


Elle puise ainsi dans un genre littéraire éculé et populaire pour réinventer la littérature contemporaine, mettant son lecteur face à une interrogation brillante des arcs de l’écriture fictionnelle, en déjouant les limites entre réalité et fabrication. Comment démêler le vrai du faux ? De Vigan nous demande surtout pourquoi vouloir le faire : toute la puissance de la littérature réside en ce qu’elle interroge l’accent de vérité, le travail de création de l’écrivain et l’avenir de la forme romanesque.


Dans une fiction haletante qui exhorte à une lecture réflexive à la Umberto Eco, la romancière parvient à nous faire vaciller entre vrai et faux, nous embarquant dans les doutes et les coulisses de la création, et nous livre ce qu’on attend d’elle en questionnant notre envie de réel. Comme L. la pousse à bout pour faire jaillir d’elle la réalité crue, seule littérature qui vaille, Delphine De Vigan confectionne ici un objet fallacieux, splendide par ses rouages sinueux.

« Écrire un livre qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels mais dont tout, ou presque, serait inventé ».

en collaboration avec...

P.O.L.

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