La Maison de vacances - Anna Fredriksson

« – Mais bon sang, qu’est-ce qui t’a pris d’emmener Vera et de partir comme ça ?  Debout à son côté, Eva garde le silence. Elle ne sait pas quoi répondre. Il a raison, après tout. – Tu aurais pu nous prévenir, avant de t’en aller, non ! On a couru dans tous les sens, cherché partout et demandé aux gens s’ils l’avaient vue. C’était terriblement embarrassant ! Elle hoche la tête. Elle comprend tout à fait. C’est juste qu’elle n’a pas pensé à poser de questions avant de partir, ni à prévenir qui que ce soit, et elle ne parvient pas à s’expliquer pourquoi. – On était morts de peur, tu imagines ? – Mais enfin, que veux-tu qui lui arrive sur cette île ? Elle parle d’une voix nonchalante. Ce n’est pas son genre de se comporter ainsi. Elle ne se reconnaît pas. Anders s’indigne : – Mais tu es complètement … – Vous n’avez qu’à la surveiller un peu mieux que ça. D’un geste de colère, il jette sa fourchette dans l’herbe. – Est-ce que tu pourrais, un jour, essayer de comprendre comment c’est pour les autres ? Elle ne saisit pas de quoi il parle. Il la transperce de son regard. – Pourquoi tu ne nous dis jamais rien sur maman ? Tu veux la garder pour toi, même après sa mort ? »


Huis clos familial


Eva a complètement coupé les ponts avec son frère Anders et sa sœur Maja. Alors qu’ils n’ont eu aucun contact depuis plusieurs années, la mort brutale de leur mère les réunit.Très vite, une violente dispute éclate concernant l’héritage : Eva estime que la maison de vacances sur l’archipel suédois que sa mère aimait tant lui revient de droit, mais Anders et Maja ne sont pas du même avis. Eva décide d’emménager dans la demeure archaïque, mais quelques jours plus tard, Anders et Maja arrivent à leur tour avec conjoints et enfants.


Dans le cadre idyllique d’une île suédoise, magnifiquement servi par des descriptions qui subliment le drame, La Maison de vacances a tout du huis clos familial qu’on retrouve dans l’excellent Carnage de Yasmina Reza : trois partis qui s’opposent, une flopée de non-dits, des caractères aux antipodes de la conciliation, le tout dans une maison archaïque, au cœur d’une situation drastique : préparez le pop-corn, tout est prêt pour l’explosion.


Carnage familial


Eva est plongée dans une dépression, profondément choquée par le décès de sa mère : la maison de vacances est, pour elle, une manière de se raccrocher une dernière fois à ses souvenirs. Anders est sur le point de divorcer, et compte sur la villa pour rabibocher son couple en donnant à sa femme la maison de campagne qu’elle réclame depuis dix ans. Maja, la tempétueuse cadette, veut vendre au plus vite pour s’acquitter de ses dettes.


Dans un style épuré, Anna Fredriksson monte lentement en épingle une vie de non-dits qui écrasent toute relation entre frère et sœurs, et les jette dans la maison de leur enfance dont ils ont désormais la charge : ils ne peuvent plus reculer.


La Maison de vacances s’adresse aux lecteurs adeptes du genre : le huis clos est central, il phagocyte toute action au profit d’une analyse fine des protagonistes égoïstes qui s’obstinent dans leur idée. L’absence de communication, les réactions sur le vif et les reproches constants participent de cette écriture très réussie de la discorde. Anna Fredriksson, habile, met en scène des dialogues qui ne se répondent pas, des décisions prises individuellement, des intérêts personnels privilégiés, des projets développés en parallèle les uns des autres qui alimentent doucement la rancœur, en parvenant à faire de sa narratrice un personnage aussi détestable que les autres : l’auteure, par un remarquable tour de force, parvient à ne pas imposer de parti pris à son lecteur.


Peu à peu, la cordialité écossée laisse place aux pensées les plus noires que chacun nourrit à propos de l’autre. Un huis clos intelligent qui nous amène là où l’on ne l’attend pas, dans un final volcanique qui évapore quelques secrets de famille construits sur des préjugés. Un drame réaliste remarquablement bien construit sur une fratrie éclatée, déployé tout en latence, comme trois pierres qui se frottent jusqu’à faire naître une étincelle, puis une flamme, puis un incendie.

en collaboration avec...

P.O.L.

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