La menteuse et la ville, Ayelet Gundar-Goshen


« – Espèce d’hippopotame répugnant, jamais je ne te toucherais, avec ou sans pincettes ! Recommença-t-il.

La suite fut du même acabit.

Les yeux de Nymphéa s’emplirent de larmes. La première fois, il l’avait humiliée sans que personne n’entende, et voilà qu’il remettait ça devant témoins. D’un geste désespéré, elle se libérera des bras de la jolie soldate, éclata en sanglots et se couvrit la bouche. Aussitôt, branle-bas de combat : des questions fusèrent de partout, on la pressa de répondre, mais elle n’entendait rien, rien à part ses propres sanglots. Ce ne fut donc pas sa faute si - comme n’importe quel observateur extérieur l’aurait fait - tous prirent sa réaction pour une confirmation. Ils voulurent savoir s’il l’avait touchée et, caché dans ses mains, son visage trembla, comme si elle acquiesçait. Chaque nouveau sanglot provoquait un nouveau hochement de tête, et chaque nouveau hochement de tête se traduirait par un nouveau titre dans le journal du lendemain. Voir jaillir un tel scoop dans une arrière-cour relevait du miracle – un ancien gagnant de télé crochet impliqué dans une tentative de viol sur mineur ! Tous contemplaient déjà ce scandale en sédimentation, se frottaient les mains et le trouvaient prodigieux. »


Le pitch


Il y a des gens à qui sied la vérité et d’autres que le mensonge embellit.

Cette menteuse, c'est Nymphea, adolescente complexée qui souffre d’une vie insignifiante, où rien ne lui arrive jamais. En vendant des glaces pendant l’été, elle espère enfin sentir souffler le vent de l’aventure. Mais rien ne se passe… Jusqu’au jour où Avishaï Milner, chanteur populaire sur le retour, franchit le seuil de son échoppe. Pressé et méprisant, le play-boy déchu agresse verbalement Nymphea, puis la poursuit dans l’arrière-cour où elle s’est enfuie. Lorsqu’il la saisit par le bras, elle hurle et, l’instant d’après, toute la ville est là. En quelques secondes, la jeune fille récrit l’histoire, et Avishaï se retrouve en garde à vue pour tentative de viol sur mineure. Quant à la pseudo-victime, elle est propulsée au rang d’icône, Cendrillon en croisade contre les violences masculines.


Peut-on vraiment publier ça en 2019 ?


La menteuse et la ville, c'est un étrange roman. Pas de ceux qu'on déteste, mais de ceux qui nous laissent perplexes, qui attisent notre curiosité sans jamais réellement la satisfaire.

C'est un récit atypique qui nous plonge dans la mécanique du mensonge. L'auteur décortique avec brio les rouages de cette machinerie, de ce petit mytho incontrôlé qui a un retentissement fou, qui tisse sa toile autour de son auteur, lentement mais sûrement, avant de planter ses griffes dans sa tête et de se refermer sur elle, prisonnière de ses propres artifices.


Et pourtant, c'est un roman qui m'a franchement perturbée. En cause, le sujet principal : non pas le mensonge, mais la nature du mensonge éhontée - une fausse accusation de viol. N'importe quel autre sujet m'aurait sans doute fascinée par la façon subtile dont le récit progresse, mais honnêtement, peut-on vraiment écrire un roman sur une fausse accusation de viol en 2019 ?


Bien sûr, je ne suis pas pour la censure. Mais je suis aussi pour un bon timing - et ça ne me semble pas être le timing optimal. Mettre en scène une jeune femme qui accuse un homme de viol pour mettre du piment dans sa vie, et qui trouve extraordinaire d'être propulsée au rang de célébrité - voire d'icône féministe - avec des bobards, ça me met incroyablement mal à l'aise. Ça me donne l'impression de retomber dans ce vieux débat - "oui, mais peut-être qu'elle ment" - indissociable de chaque viol, au moment même où je pensais qu'on avait réussi à contourner les "elle l'a bien cherché", "t'as vu comment t'étais habillée aussi", "t'es sûre que tu ne le voulais pas ?", ça me déchire le coeur de voir qu'un tel roman pourrait donner encore du grain à moudre à un éternel sceptique pas très respectueux des victimes.

Malgré ce bémol majeur, difficile de détester ce roman poli, intriguant, qui referme ses griffe sur la jeune fille en la laissant seule face à sa culpabilité.



Découvrez les premières pages du roman La menteuse et la ville juste ici !



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