La préférée - Jessica Knoll

La Préférée fait partie de ces très rares romans : ceux qui nous embarquent par surprise, imperceptiblement, au détour d'une page, ceux qu'on ne lâche pas - qu'on ne peut pas lâcher - jusqu'à la dernière phrase, ceux dont on n'a envie de lire vite, très vite pour connaître la surprise que le dénouement final nous offrira, mais ceux dont on retarde au maximum l'échéance pour savourer chaque plot-twist, chaque phrase, chaque mot, jusqu'à la dernière goutte. En bref : un page-turner à lire absolument.


Jessica Knoll, usine à best-sellers


Son premier roman, American Girl (Luckiest Girl alive pour les US), a squatté la liste des best-sellers du NYTimes un paquet de semaines. Il a aussi été traduit dans 17 pays, et ses droits ont été achetés pour une adaptation sur grand écran. Ce roman, il m'avait surprise et marqué comme peu d'autres avant lui : 3 ans plus tard, il reste encore sur la liste de mes favoris, et je continue de le recommander à un peu tout le monde, quitte à l'offrir aux copines. Oui, je suis persistante.


Forcément, c'est peu dire que pour ce second roman, les attentes étaient hautes. Mais voilà, des auteurs qui ne se vautrent pas après un premier succès mondial, il n'y en a pas des masses. Après des semaines à guetter les programmes de la rentrée littéraire française pour voir s'il apparaissait dans les listes - non - et à traîner près du bouton "acheter" sur la page Amazon de l'auteur, j'ai fini par me résoudre. Je suis passée outre les commentaires négatifs en masse qui m'inquiétaient encore davantage, et j'ai cliqué, j'ai craqué. Deux jours plus tard il était dans ma boîte aux lettres, puis dans ma PAL, où il a stagné quelques semaines avant de prendre mon courage à deux mains et d'y aller.


Alors, top ou flop ?


Entre féminisme & girlbosses de télé-réalité


"Brett est morte, et Kelly n'y est pas pour rien". Ça commence fort.


Kelly, c'est la soeur parfaite, la petite fille modèle de leur enfance, la préférée d'une maman exigeante et clairement névrosée. Elle est belle, elle est mince, elle a pété un câble lors d'un voyage humanitaire en Afrique et s'est faite engrosser à 17ans. Depuis mère célibataire, avec une tête bien remplie et des allures de nana responsable, elle élève seule une millenial futée et travaille pour sa soeur, Brett.


Brett, c'est son opposé. La petite grosse, la mal-aimée, celle qui ramenait les mauvaises notes, celle sur laquelle leur mère n'avait pas parié. C'est pourtant elle qui est à la tête d'un empire qu'elle a crée de ses mains, avec un peu d'inventivité et beaucoup de culot. Pendant que Kelly gère les finances, Brett s'occupe de l'image : une start-up en pleine ascension menée par une girlboss qui a une sacré revanche à prendre sur la vie. Ça ne marche pas : ça explose littéralement.


À tel point que dans le programme de télé-réalité auquel elle participe, Brett est la petite favorite face à ses "soeurs". Pas celles de sang, celles de l'émission qui promeut les femmes, l'entrepreneuriat, le girlbossing, la tolérance - bref, un peu tout ce qui est dans l'ère du temps. Seulement voilà, derrière les beaux principes et les beaux préceptes féministes, les catfights se multiplient en coulisses, dans une famille d'entrepreneures aux dents plus longues les unes que les autres. Les bons sentiments devant la caméra se substituent très vite aux coups bas, aux manipulations dantesques et aux scandales explosifs. Jusqu'à la mort de l'une d'elles ; jusqu'à ce que tous les regards se braquent sur cette famille aussi névrotique que successfull. Alors, qui a donc tué Brett ?


Un regard acide sur le#GirlPower


Sans suspense, le roman est une belle réussite. La force de l'impact est moins forte que le précédent, mais il faut lui rendre justice : à défaut de pouvoir réitérer un roman coup de poing, Jessica Knoll a eu l'intelligence de construire celui dans une longue montée en épingle. Plus envoûtant, mais rudement efficace.


La force de l'auteur réside d'abord dans sa capacité à modeler des personnages protéiformes extrêmement convaincants, si réels qu'ils en seraient presque (déjà) cinématographiques. Elle se glisse ainsi tour à tour dans la peau de Brett, de Kelly ou de Stéphanie, l'ex-meilleure amie et auteure mondialement connu qui squatte l'émission depuis ses débuts, sans jamais perdre en intensité ni en réalisme. Chacune défend son point de vue avec des arguments certes subjectifs, mais inattaquables, comme si une autre pensée ne pouvait pas être. Des points de vue tellement internes que le lecteur ne peut qu'adhérer, jusqu'à ce que le chapitre suivant raconte un autre récit et instille le doute avec dextérité.


Mais là où le roman devient jubilatoire, c'est dans cette critique acerbe, mais pas moins fine, de la société - et plus particulièrement des vitrines féministes. Si l'émission décrite promeut l'entrepreneuriat au féminin, les girlsboss et les mantras #GirlPower, la réalité éructe par bribes, toujours dans la sphère privée, toujours dans les sentiments inavoués, en pleine fermentation, des personnages à deux doigts d'imploser. Les faux semblants fleurissent devant caméras, médias et réseaux sociaux, mais explosent en privé pour étriller les grands principes de tolérance et d'amour - parce que les femmes doivent se soutenir entre elles, n'est-ce pas ? Avec lucidité et cynisme, Jessican Knoll prend position et réclame son droit à être une connasse sans que cela ne remette en cause son féminisme. Et franchement, on lui accorde volontiers - à défaut de nous l'accorder à nous-même.



Morceaux choisis et florilège


"And guess what ? It's okay that we do not get along. It is a dangerous thing to conflate feminism with liking all women. It limits women to being one thing, likable, when feminism is all about allowing women to be all shades of all things, even if this thing is a snake oil saleswoman."


"Motherhood is a limitation women themselves have internalized. Go on, right now, and look up the Instagram and Twitter profiles of all men you know. How many of them list father or husband to @theirwife'sname in their bios ? Not many, I'd guess, because men are raised to view themselves as multifaceted beings, with complexities and contradictions and prismatic identities. And when they only have a certain number of character in which to describe themselves, when they reduce themselves to just one or two things, it is more likely their profession, and maybe their allegiance to a certain sports team, than their family."


"You sold us on a show about sisterhood, and then you flipped the script, but only on us. Everywhere else, you continue to pat yourself on the back for lifting women up. I cannot read one more breathless fucking profile about you and your commitment to empowering women in the New York Times. I cannot listen to one more viral fucking Ivy League commencement where you implore women to negociate their salary like a man while you are manning the fucking Zamboni so that we can body slam one another on clean ice. Girl fight ! Reconcile. Girl fight ! Reconcile. Those are our marching orders, and you get richer and more self-righteous while we get bloodier and older. And then, when we have the audacity to follow your own Pollyanna advice and ask to be paid more than 41,66$ a day, you cut us loose and blacklist us from the Cool Feminist Club."


Tu peux lire les premières pages du roman juste ici !


en collaboration avec...

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