Le complexe Breat Easton Ellis à la française

Ou comment de jeunes auteurs sans grand talent ont la côte auprès des éditeurs parce qu’ils tombent amoureux le nez plein de coke.


L’effet Bret Easton Ellis


1985. Un gosse de 21 ans, traînant dans une certaine université du Vermont, publie un roman bouleversant, récit d’une jeunesse dorée, poudrée et narcissique. Succès immédiat, national puis mondial : Bret Easton Ellis devient une légende (à peine écornée depuis qu’il a déclaré son amour pour Cinquante nuances de Grey).


Trente ans plus tard, la conséquence est drastique : l’immixtion dans la littérature française de sales gosses ne sachant pas écrire, mais portés aux nues pour leur mode de vie à la sauce « pauvre petit riche délaissé par papa-maman qui se noie le nez dans la blanche et qui vibre au rythme d’une histoire d’amour tragique » est devenu loi (parce que oui, les riches vivent systématiquement l’amour plus tragique que vous). L’effet papillon. Ou l’effet Beigbeder. Car Frédéric Beigbeder, romancier, critique littéraire, animateur et aussi patron de presse, est un fan absolu de ce gosse de 21 ans, Bret Easton Ellis : « ce psychopathe ressemble à notre temps ».


La belle rencontre spirituelle de Fred & Bret aurait pu s’arrêter là, et tout se serait bien passé. Ils seraient restés chacun de leur côté, l’un à péricliter au grès de mom-porn putassier, l’autre à vendre sa vie sur papier recyclé, fin de l’idylle, merci pour tout, bisous. Mais elle a donné naissance à un enfant : le Prix de Flore, cette recherche incessante d’un Ellis à la française… qui n’aboutit pas. Ça ne l’arrête pourtant pas.


C’est ainsi qu’on en arrive, chaque rentrée, à une sélection de romans pas très cohérente qui cherche à consacrer un talent qui brille par son absentéisme : le blues de la rentrée arrive en même temps que le blues de la littérature. C’était bien vu.


Merci Beigbeder


Tout, dans ces listes, n’est pas mauvais. Et l’on doit au prix de Flore d’avoir couronné Houellebecq et Despentes dix ans avant le Goncourt et le Renaudot. Mais pourquoi y trouve-t-on trop souvent des noms comme ceux, par exemple de Sacha Sperling ou Fabien Prade ?

Le premier, 23 ans, doucereux fils de, en est déjà à son troisième roman. Les deux précédents avaient leur charme, et leurs excuses de débutant. Le troisième, J’ai perdu tout ce que j’aimais, est une variation banale et mièvre sur le thème de la jeune star dévorée par sa célébrité, le pauvre individu rongé par son personnage public. Le style est au mieux lassant, au pire, semblable à du David Charvet : « Jane, j’espère te retrouver un jour à mi-chemin. Même si notre histoire était un terrain vague, et mon cœur, un mobile home. » Ça fait mal aux yeux.


Sperling se dit lui-même influencé par Bret Easton Ellis (ne le sommes-nous pas tous ?). Dans Imperial Bedrooms (suite, vingt ans après, de Moins que zéro), BEE commençait ainsi « Ils avaient fait un film sur nous. Le film était adapté d’un livre écrit par un type qu’on connaissait.« Le « Ils » renvoyait à la réalité (l’adaptation de Moins que Zéro par Marek Kanievska), le « nous », c’était les personnages de fiction. Mise en abyme vertigineuse et brillante.

À son troisième roman, Sperling tente déjà ce qu’Ellis sublimait dans Imperial Bedrooms : la mise en abyme de son personnage d’écrivain. (Notez bien l’utilisation du verbe « tenter ».) C’est ainsi que le jeune homme, de son vrai nom Yacha Kurys, écrit dans ce livre signé de son nom de plume « J’avais décidé que mon nom serait Sacha Sperling et que ma vie serait éclatante et spectaculaire ». Sperling n’est pas tout à fait à la hauteur. Il est néanmoins digne du Goncourt à côté de Fabien Prade.


Dans Parce que tu me plais, Théo rencontre une fille. Il est dans un café (« la veille il s’était murgé la gueule »). Page 13, description de la fille : « Elle était assise à la table à côté de la nôtre, avec ce qui semblait être une copine. Et elle était sublime. Mais vraiment, sublime. Elle avait les traits d’une finesse incroyable, et la nuque parfaitement fine. […] J’avais devant moi la perfection faite femme, l’idéal d’une vie. J’ai essayé d’accrocher son regard pendant de longues minutes, mais n’obtins rien. » (Vous noterez le passé simple final, point d’orgue de cette triste débâcle.)


La communauté de la coke


Ces jeunes gens, ça rappelle un peu Lolita Pille. Vous vous souvenez de Lolita Pille ? Romancière qui décrivait, dans Hell (certainement le roman qui a fondé mon amour de la littérature moderne. J’avais 15 ans, don’t judge), une histoire d’amour un peu trop sublime qui part en couille. Pas loin de l’histoire de Roméo et Juliette, s’ils s’étaient rencontrés devant une boutique Baby Dior après un avortement. Elle écrivait :

« Désillusionnée avant l’age je dégueule sur la facilité des sentiments. Ce qu’on nomme l’amour n’est que l’alibi rassurant de l’union d’un pervers et d’une pute, que le voile rose qui couvre la face effrayante de l’inéluctable Solitude. Je me suis carapaçonnée de cynisme, mon cœur est châtré, je fuis l’affreuse Dépendance, la moquerie du Leurre universel ; Eros planque une faux dans son carquois. L’amour, c’est tout ce qu’on a trouvé pour aliéner la déprime post-coïtum, pour justifier la fornication, pour consolider l’orgasme. C’est la quintessence du Beau, du Bien, du Vrai, qui refaçonne votre sale gueule, qui sublime votre existence mesquine. Eh bien moi, je refuse. Je pratique et je prône l’hédonisme mondain, il m’épargne. Il m’épargne les euphories grotesque du premier baiser, du premier coup de fil, écouter douze fois un simple message […]. Souffrir. »

Elle avait plus d’insolence et de talent, mais citait Harmonie du Soir de Baudelaire. Ses personnages lisaient Beigbeder. Carton de librairie. On lui offre aussitôt l’héritage de BEE. « Lolita Pille fait probablement partie de cette génération dopée à Bret Easton Ellis et à Frédéric Beigbeder. »


Cette génération peut bien se doper, ça ne nous dérange pas. Elle n’est juste pas obligée de nous le raconter. J’adore Bret Easton Ellis. Je suis d’accord avec Beigbeder pour dire qu’« American Psycho, c’est un livre proustien parce qu’il est très snob, fellinien par sa violence et son invention« . Mais ce n’est pas grave si en France on ne sait pas le faire. Il faut laisser tomber. On sait se droguer, on sait boire, on ne sait que rarement l’écrire.


Les éditeurs ne cessent de chercher l’héritier de Beigbeder et d’Ellis, parce que ça marche. Ils publient ainsi de petits livres mal écrits par de beaux jeunes gens sans talent mais qui souffrent et qui s’aiment. Ne vous méprenez pas, je n’ai rien contre la souffrance, je n’ai rien contre les histoires d’amour, ce sont même les seules qui m’intéressent. Mais je les préfère bien racontées.

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