Le Lambeau - Philippe Lançon

« Tandis que les pompiers me soulevaient sur un fauteuil à roulettes de la conférence, j’ai survolé les corps de mes compagnons morts, Bernard, Tignous, Cabu, Georges, que mes sauveteurs enjambaient et, soudain, mon Dieu, ils ne riaient plus. » En 500 pages mais sans un mot de trop, Philippe Lançon raconte le 7 janvier à Charlie, et sa bataille pour y survivre. Avec émotion mais sans pathos, parfois même avec humour, mais surtout avec une maîtrise exceptionnelle. Un roman magistral.

Blessures de guerre


“L’effroi, c’était peut-être ça : la réduction au minimum de l’écart séparant la dernière seconde de vie de l’événement qui va l’interrompre, une mort administrée sans préavis. Dans cet écart, il n’y a pas de place pour grand-chose. Pourtant, ce peu de chose n’en finit pas. Tout le reste, quand on lui survit, lui est soumis.” 

Ce que Philippe Lançon raconte, ce qu’il déconstruit lentement, mot par mot, phrase par phrase dans Le Lambeau, ce n’est pas l’attentat - c’est tout le reste. C’est l’avant, la rétrospective nostalgique de l’insouciance. C’est le pendant, qui a déjà basculé dans l’après sans même qu'il le sache. C’est une prise de conscience sous nos yeux que Lançon expie avec une précision chirurgicale.


Dans la soixantaine de pages insoutenables qui décrivent avec une vivacité absolue l’attaque, la violence est rendue de façon magistrale par les mots qui claquent, qui brûlent, qui tentent de rendre - et réussissent brillamment - l'instantanéité de l'irruption, des balles, de la mort.


« Tignous est mort le stylo à la main comme un habitant de Pompéi saisi par la lave, plus vite encore, sans même savoir que l’éruption avait eu lieu et que la lave arrivait, sans pouvoir fuir les tueurs en disparaissant dans le dessin qu’il était en train de faire. », dit-il. « Les décombres n’étaient fait ni de poussière, ni de cendres, ni de verre, ni de plâtre. Ils étaient faits de silence et de sang. J’entendais le silence, je n’entendais même que ça. »


Cette instantanéité se traduit par l'impossibilité de poser des mots sur ce qui arrive. Aucun nom, seules les définitions subsistent. La somme de faits ne s'additionnent pas. Les balles, la paire de jambes noires, la cervelle de Bernard Maris qui sort de son crâne, l'immobilité, le silence. Dans l'accumulation du détail et la perte de sens de la langue, comme un narrateur interne, Lançon rend la confusion de la scène avec une grande justesse, et souligne sa longueur en la plaçant hors du temps. Sa pensée logorrhéique, en quête d'analyse, tente de dire l'indicible pour l'appréhender.


L'après


Mais, pour lui, le défi demeure l'après. Revenu d'entre les morts, il s'agit alors de survivre. Le Lambeau retrace le journal des dix mois qui ont suivi, jusqu'au 13 novembre. Des hôpitaux, des soins. De sa mâchoire absente qu'on reconstruit avec son péroné exactement comme on répare le mal qui l'habite et les fantômes qui le hantent : de manière chirurgicale, comme on retape une voiture après un accident.


"Pour beaucoup, c’était bien comme cinéma. Dans la scène 1, je m’étais pris une balle dans la gueule. Comme ma mâchoire était en carton pâte, je revenais presque intact dans la scène 2,. Dans la scène 3, je croqué la pomme du scout avec une discrète grimace d’homme blessé mais pudique, n’est-ce pas, quelle pudeur, quelle dignité. Muni de ses certificats de résidence et de bienséance, le film pouvait continuer, puisque leur vie continuait. Naturellement, c’était un navet."

La langue en lambeaux


"Les mots permettent d’aller plus loin, mais quand on est allé si loin, d’un seul coup, malgré soi, ils n’explorent plus, ils ne font plus de conquête ; ils se contentent maintenant de suivre ce qui a eu lieu. Ils fixent des limites artificielles, trop étroits au troupeau anarchique des sensations et des visions."


Le Lambeau est douloureux, mais jamais voyeuriste. Violent, sans être cru. C’est terrible de la première à la dernière phrase, une histoire dans l’Histoire. Ça ravive une brèche qu’on aurait préféré laisser enfouie. Mais Philippe Lançon mêle, dans ce récit déchirant, l'essence d'une langue qui se cherche et celle qu'il connaissait.

Comme il y a le Lançon d'avant et le Lançon d'après, Il y a la langue avant Charlie, celle qui connaît, celle qui dit, et la langue après l'indicible, celle qui se cherche, qui s'explique, qui justifie, qui symbolise.

"Ceux qui approchaient de moi, désormais, venaient d’une autre planète – la planète où la vie continue."

Un vrai chef-d’œuvre littéraire comme on en fait si peu, qui prend aux tripes, qui bouleverse, qui ne nous quitte plus. 

en collaboration avec...

P.O.L.

plon

PRÉLUDES

presses de la cité

RIVAGES

robert laffont

stock

VERTICALES

ZULMA

  • Black Instagram Icon
  • Black Twitter Icon
  • Black Pinterest Icon
  • Mails

©LolliothEque2018 / Tous droits réservés

Powered by HARD WoRK ONLY