Le paradoxe de la couverture #BookCoverGate

Je n'ai jamais autant remarqué à quel point les couvertures de romans français étaient sobres que depuis que je traîne (beaucoup trop) sur #Bookstagram. Ce constat a ravivé un vieux débat en moi : pourquoi faut-il systématiquement opposer romans "sérieux" et romans "divertissants" ? En 2018, doit-il encore être shamé parce qu'on lit autre chose que la collection Blanche de Gallimard ? La réponse est non.

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La littérature de la honte vs la honte de la littérature


Longtemps, j'ai fait partie de ces gens-là - ces snobs de la littérature qui te regardent avec un air un peu hautain, un peu condescendant, et qui te disent "ah, c'est ça que tu lis ? Mais, t'as pas envie de lire de la vraie littérature ? Tu devrais essayer, ça change de ces trucs pour ados, tu verras." En secret, j'étais addict aux romans feel-good que je dévorais honteusement à l'abris des regards de mes camarades.


Au lycée, en prépa et dans les médias, on m'a toujours appris que les romans feel-good, ces frivolités que j'adorais, n'avaient aucune valeur intellectuelle. Si la littérature nourrit l'esprit, j'avais l'impression de faire un régime permanent depuis mes 5 ans et d'être jugée pour ça en permanence. Mais à 18, 19, et même 20 ans, malgré des études de lettres, je n'étais pas plus "adulte" niveau littérature. Je roulais des yeux devant Le rivage des Syrtes qui me faisait mourir d'ennui, et je m'enivrais dans des Red Dress Ink, ces Harlequins 2.0 certes prévisibles et clichés, mais auxquels je m'identiifiais complètement.


Honnêtement, quand on a 18 ans, il est bien plus facile de se reconnaître en une New-Yorkaise accro au shopping et aux mojitos du vendredi soir avec ses copines, avec un job pourri et un célibat persistant, qu'en un héros soporifique qui parcourt une forteresse lybienne dans un roman politique qui s'inscrit dans une temporalité à la fois futuriste et désuète.


Pourquoi des couvertures si sobres ?


Ce tiraillement est parfaitement illustré par les couvertures de ces deux romans : City Girl d'un côté, Le rivage des Syrtes de l'autre. L'un coloré, illustré, pitché avec une typo décalée. L'autre ultra sobre, blanc, sans fioriture ni illustration. Quelque part, bien loin des romans du début du siècle dont les couvertures brillaient par leurs ornements, cette opposition est devenue symbolique : il y a les couvertures funky, celles des romans divertissants mais pas très sérieux, et les couvertures sobres et iconiques, celles des romans qui concourent pour des prix littéraires et qui sont acclamés par la critique.

Alors pourquoi les romans anglo-saxons, tout aussi valables que leurs cousins français, ont-ils droit à de la couleur, du détail, de la texture là où les nôtres ne répondent qu'à un seul mot d'ordre - la sobriété ? Deux réponses s'imposent.


💛Le marketing et la socio-économie du livre. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, les couvertures rivalisent d'originalité pour draguer le lecture. Fluo, parfois même holographiques, les éditions ne reculent devant rien pour vendre des romans qui paraissent parmi plus de 350 000 titres Outre-Atantique, et 170 000 en Grande-Bretagne. Pour se démarquer dans des rayons qui croulent sous les nouveautés, pas le choix : il faut attirer l'oeil. Le secteur a alors pris le pli de la grande distribution : rien de mieux qu'une couv' colorée, parfois même criarde pour vendre.


💛La France est un pays d'éditeurs. En France, seulement 100 000 nouveaux titres sortent d'imprimerie chaque année : pas de quoi affoler les marketeurs qui ont un autre parti pris : celui de l'intellectualisation des textes. Non, le problème n'est pas la radinerie des éditeurs, bien qu'ils paient auteurs, illustrateurs et correcteurs au lance-pierres : c'est leur égo.

En France, on sacralise l'éditeur. La couverture jaune de Grasset, la Blanche de Gallimard, la blanche et rouge du Seuil : le roman se reconnaît par sa couv' qui l'inscrit dans une collection, gage de qualité. Héritage des grands auteurs engagés comme Victor Hugo, les couvertures françaises ne disent rien, car le texte dit tout. De quoi donner un fort crédit aux éditeurs dont la notoriété bâtit en partie le succès du roman publié.


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Don't judge a book by its cover


Mais l'héritage a bon dos. Car derrière ce cachet de la légitimité de l'éditeur se cache un jugement de qualité sur le livre, et par extension sur son auteur. Un couverture qui a besoin d'en faire des caisses pour se démarquer - en France, c'est donc une couv' qui joue avec la typo et qui ose la couleur - figure forcément un texte qui a besoin d'être mis en avant, qui ne se suffit pas à lui-même pour séduire son lecteur, un texte de moins bonne qualité en somme.

Par extension, les genres associés aux romans dont les couvertures ne sont pas sobres et unies, pâtissent de ce même jugement : romance, science-fiction, fantasy, young adult sont les nouveaux parias de la littérature, ceux dont on dit, à tort, "mais ce n'est pas vraiment de la littérature ça". Comme si, en français, le mot "littérature" comportait, de manière inhérente, un jugement de valeur.


En parallèle, de jeunes éditions bousculent le paysage éditorial français. Zulma, Monsieur Toussaint Louverture, la Dilettante pour ne citer qu'eux. Au programme, des couvertures multicolores, une patte d'éditeur bien reconnaissable et des romans attractifs qui se vendent et qui se répandent sur les réseaux sociaux. Et s'ils avaient tout compris ? À l'heure où les marques misent sur des packagings instagram-friendly pour booster leur chiffre d'affaires, et si les éditeurs donnaient du cachet à leurs couvertures ? Tout, pourvu qu'ils arrêtent de dévaluer ce qui ne leur ressemble pas.



en collaboration avec...

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