le syndrome bella swan en littérature

ou pourquoi la littérature mérite de meilleurs personnages féminins



Isabella Swan, c’est cette nenette un peu cruchasse qui tombait amoureuse d’Edouard Cullen dans Twilight. Vous vous souvenez ? Petite, maladroite, avec un sens du sacrifice qui ne la place pas très loin de Mère Teresa, Pas vraiment jolie, plutôt futée mais dotée d’un sens du dialogue qui ferait passer Groot pour un bavard.


En bref, elle est banale : elle n’a aucun talent particulier, pas d’humour décoiffant, un charisme aussi plat qu’une chaussette, une docilité à (presque) toute épreuve, une beauté simple qui n’a rien d’extraordinaire… Et pourtant, sa banalité en fait une déesse dans son roman. En cinq tomes, elle réussit à faire mourir d’amour Edouard, Jacob et Mike à minima, et je ne parle même pas de ceux que son charme vampirique enjôlera dans le dernier tome.


Ce personnage là, il m’a titillée pendant des années. j’ai d’abord été fascinée par la saga à la fin de mon adolescence #coucouLaVieille, happée par l’histoire d’amour fougueuse qui me faisait rêver. Il faut dire que l’amour passionnel entre la « girl next door » et le mec le plus canon de la ville, c’est une valeur sûre des romcoms à l’ancienne.


Plus le temps a passé, plus je me suis interrogée sur cette relation que mes yeux d’adolescente avaient idéalisée : Edouard, auréolé de mystère, me sembla tout à coup incroyablement « creepy » ,« control freak » et beaucoup trop conservateur. Surtout, je me suis longtemps posée deux questions :


Qu’est-ce qui fait le succès amoureux de Bella Swan ?

Pourquoi le public féminin a tant aimé cette saga ?


Étrangement, les deux questions se sont regroupées sous une seule et même réponse.

Le paradoxe de Kristen Stewart


À l’époque de Twilight, j’entamais une prépa littéraire qui m’assommait de classiques que j’exécrais. Forcément, Fascination, c’était une bouffée d’air frais pour moi. Je trainais beaucoup sur quelques forums américains où les fans se regroupaient et parlaient de la saga - actualités, potins d’acteurs, fanfictions et compagnie. De ces pérégrinations virtuelles, un sujet récurrent a continué de me hanter de longues années.


Vous vous en souvenez peut-être : chaque apparition de Kristen Stewart était systématiquement raillée, alors que chaque apparition de Robert Pattinson était encensée. Evidemment, je vais mettre de côté toute la jalousie que suscitait leur proximité et leur relation cachée. Mais ce qui m’a particulièrement marquée dans le traitement médiatique (médias, réseaux sociaux, forums et compagnie) de Kristen Stewart, ce sont les millions de mèmes qui se moquaient de son absence de talent d’actrice avec, pour preuve formelle, des captures d’écran des mono-expressions de son personnage Bella Swan. Ajoutez à ça un peu trop de timidité pour les interviews et les tapis rouges, et la mayonnaise prend : la « resting bitch face », elle semble l’avoir inventée.


Pourtant, il y a comme un hic.



Un peu plus de dix ans plus tard, Kristen Stewart est reconnue comme étant une des actrices les plus talentueuses de sa génération. Mais le rôle de Bella Swan, qui l’a fait connaître au grand public, la cantonne à son célèbre d’expression. Ce qui est curieux, c’est que personne ne s’est jamais dit que celle qui n’avait aucune expression, c’était Bella Swan, pas Kristen Stewart.

Bella Swan vs Regina George


Il faut dire que Bella Swan a été pendant longtemps une sorte d’icône intouchable. Pourquoi ? Parce que c’est celle qui a réussi ce à quoi la majorité des adolescentes ont toujours aspiré et aspireront probablement encore longtemps : décrocher LE mec le plus mignon/cool/populaire du haut de leur grande banalité. La meuf la plus insignifiante a attrapé le pompon - et pas que le pompon, elle a carrément eu toute la ribambelle avec : des soupirants en pagaille.


Quelque part, il y a l’idée, derrière ce roman, que l’extraordinaire est accessible à Madame tout-le-monde qui fantasme sur son collègue, son ami ou son partenaire de labo de chimie, qui est persuadée que celui-ci est plus beau qu’elle et que ce seul critère suffit à la disqualifier.


L’avènement de Twilight, c’est la revanche de toutes les Bella Swan du monde sur leur Regina George, et sur la société qui leur a appris que la séduction ne se faisait que par le physique et qu’elles n’étaient pas assez belles, assez sexy ou assez cool pour décrocher leur timbale.


Ce qui a fait le succès sentimental de Bella Swan, et le $uccès de la saga, ce n’est pas sa maladresse ou sa docilité : c’est le fait qu’elle ait été écrite par une femme qui connaît très bien les désirs de ses congénères.

50 nuances de clichés

Si on creuse un peu plus loin, c’est vrai pour une grande partie des fictions littéraires et cinématographes. Quand j’ai fait un sondage Instagram pour voir quels étaient les clichés les plus courants sur les femmes dans la littérature, les réponses qui sont le plus souvent revues étaient attenantes à la banalité de ces héroïnes : au centre de l’histoire, maladroites, gentilles, un spectre réduit allant de « faussement indépendantes » à « demoiselles en détresse », pas prêtes de se mettre en couple avant que le prince charmant -canonnissime - ne déboule et ne les extraie de leur médiocrité.


Un autre point est beaucoup revenu : la bête qui se révèle être la belle - second topoï préféré de la check-lit ou des comédies romantiques vieillottes. Comme s’il fallait amocher ces personnages à coup de fringues hideuses et de tares facilement dépassables, comme des lunettes à double foyer ou une impopularité légendaire, pour féliciter le personnage masculin d’avoir su voir au-delà des apparences et d’être tombé amoureux d’une « moche » qui - cerise sur le gâteau pour lui - se révèle magnifique.


Bridget Jones a séduit Hugh Grant et Colin Firth malgré sa gaine - mais pourquoi lui en affubler alors qu’elle fait un 38 tout mouillé ? Pourquoi donner aux femmes l’impression qu’elles doivent se sentir grosses, même si elles ne le sont pas ?


Ce qui est drôle, c’est que lorsqu’elles ne sont pas faibles et dociles, elles sont à l’extrême inverse. Mégères, acariâtres ou démoniaques… Mais toujours avec une bonne raison qui justifie qu’elle déroge à la règle de la pauvre petite chose fragile. Forte et méchante - mais c’est à cause d’un homme, d’une maladie, de leur enfance ou d’un accident qui a transformé leur regard sur le monde. Jamais je n’ai encore eu l’occasion de lire un équivalent féminin à Patrick Bateman - psychopathe… mais sans aucun besoin de se justifier.

Pourquoi pense-t-on les femmes en deux dimensions ?


Évidemment, ce « syndrome Bella Swan » ne vaut pas pour l’ensemble de la littérature. Bien sûr qu’il existe de très bons personnages de romans. Néanmoins, il s’applique à une grande majorité des livres, tous genres confondus - et dans certains genres plus que d’autres. Mais la littérature, contrairement aux films, n’a pas vraiment de limite de temps. S’il n’y avait qu’un type de fiction qui pouvait développer ses personnages en long, en large et en travers, ce serait bien celui-là !

Alors pourquoi, en littérature comme au cinéma, on ne pense les personnages féminins qu’en deux dimensions ? Pourquoi faut-il quasi systématiquement appliquer les mêmes petites étiquettes que des équipes marketing collent sur des gens à des personnages trop souvent dénués de complexité et de profondeur… alors que plus un personnage a d’épaisseur, plus il a de succès ? Et ce, peu importe les genres. Que l’on parle de Gatsby ou du Diable s’habille en Prada - deux types de romans aux antipodes du spectre - ce qu’il e, reste, ce sont les mille nuances de personnages qui rendent le tout plus réaliste, plus émouvant et qui démultiplient les probabilités d’identification du lecteur.


Niveau féminisme, la littérature n’est pas encore au bout de ses peines.

en collaboration avec...

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