On ne naît pas grosse, Gabrielle Deydier


« L’appétit féminin suscite la peur et la répulsion. Une femme est censée picorer, remplir modérément son assiette, éviter de se resservir. Il est inconcevable qu’elle se laisse aller sans retenue aux plaisirs de la chère ».



Chronique d'une grosse


On ne peut pas dire que je sois étonnée. Après la lecture d'Hunger, en début d'année, je ne m'attendais pas à rester de marbre face à ce témoignage. Mais là où Roxane Gay nous raconte l'histoire d'un corps qui prend son origine au détour d'un drame, voilà enfin quelqu'un qui n'a aucune raison d'être gros - si ce n'est celle d'être malade, bien sûr.


Gabrielle Deydier débute à peine sa puberté que, déjà, son corps devient hors de contrôle - sa pilosité explose, son appétit vire gargentuesque, la satiété ne l'atteint jamais, sa peau se tend, ses membres enflent indéfiniment, son visage craque sous les cratères qui la recouvrent peu à peu. Face à des médecins toujours plus punitifs, qui jugent sa prise de poids sans avis médical ni compassion, mais avec de sérieux à priori, il lui faudra presque 15 ans pour qu'un endocrino compétent pose le bon diagnostique. Son corps démesuré ne vient pas d'elle, il vient de la maladie.


Une satire sociale tragique


« Loana concentre à elle seule toutes les souffrances que le corps d’une femme peut endurer. Elle s’est faite sleever en Tunisie il y a quelques semaines car, pour ses 40 ans, elle veut retrouver sa silhouette de l’époque loft Story. En France, jamais elle n’aurait pu être opérée : elle a des troubles du comportement alimentaire, elle est politoxicomane, alcoolique, dépressive chronique. Quand elle était dans le loft avec son corps parfait, elle était la risée de tous car elle était le cliché de la bimbo, surfait, etc. Elle tombe dans l’ enfer de la drogue, l’alcool, la dépression. À 120 kg, elle est toujours la risée. On devrait tous être pênés pour elle. Pas lui cracher dessus. Nous, les femmes, on ne peut jamais gagner : bimbos on perd, grosses on perd. »


Sartre avait raison : l'enfer, c'est pas les gros ; c'est les autres. Que ce soit à travers le traitement médiatique de Loana ou à travers son propre récit, l'auteure pointe du doigt les médecins, le cadre professionnel, la famille - autant d'individus qui auraient dû lui tendre la main, mais qui ont contribué à lui faire perdre pied, à exacerber ce sentiment de honte qui l'a paralysée, jusqu'à la pousser au chômage, à squatter son appartement dont elle ne pouvait plus payer le loyer...


Tout, y compris la télé-réalité, lui renvoie cette même image d'elle-même : ce n'est plus une femme, c'est un monstre.

« Le regard rivé sur la caméra - sur moi –, il met un point final à l’émission par une dernière injonction : ''si Stacy, qui pesait 206 kg, qui a deux enfants, un mari handicapé et un boulot à temps plein, a pu perdre 90 kg, toi, qu’attends-tu pour le faire ?''

Un peu de volonté, j’imagine. Ce genre de formule est à double tranchant. Pour un obèse, elle s’impose comme un jugement entier de sa personne : ''oh ! Qu’est-ce qui t’empêche de prendre enfin soin de ton corps ?'' »


Plus poignant qu'Hunger, l'essai de Gabrielle Deydier est aussi plus dur à encaisser, du genre à te tordre les boyaux devant les jugements permanents, la méchanceté extérieure, la détresse de l'auteure...


Seul bémol : cet essai ne peut s'empêcher de tomber dans l'écueil de l'obésité due à la maladie - une "justification" presque automatique qui associe malgré elle le corps gros au malaise et s'éloigne finalement de l'idée de la body-positivité. Comme si, pour dénoncer la grossophobie, il fallait nécessairement se sentir mal dans son corps. Ces essais, aussi bons soient-ils, valident malgré eux l'idée qu'un corps heureux, dans lequel on se sent bien, n'est pas gros. Dommage.


Un point que la bloggueuse GrosseAvecFrange explique bien mieux que moi sur Instagram, suite au film-documentaire adapté de l'essai "On ne naît pas grosse".




Découvre les premières pages de l'essai ci-dessous



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