#1 Les prix littéraires sont-ils... sexistes ?

Chaque année, hiver rime avec prix littéraires : novembre couronne les publications de la rentrée, le gratin des cercles littéraires distribue ses lauriers, et des septuagénaires d’un autre temps remettent lettres et controverses au goût du jour.


Voici une série d'articles qui proposent une réflexion autour des maux itératifs qui agitent le monde du livre presque à en éclipser la beauté de ses mots. Promotion, corruption, sexisme : voyage au cœur des clichés des prix littéraires avec l'essai de Sylvie Ducas et son essai "La Littérature à quel(s) prix". (On se croirait dans Enquête Exclusive, pas vrai ?)


Bienvenue dans le tout premier épisode de cette série :

les prix littéraires sont-ils... ?



Chaque mois de novembre est l’occasion d’un nouveau focus sur l’imparité du monde littéraire : lauréats, jurys, piques misogynes par-delà la presse, le web et les cercles lettrés n’ont de cesse de poser la même question : les prix littéraires sont-ils sexistes ? Plus largement, le Festival de Cannes est-il sexiste ? Le gouvernement est-il sexiste ? Le monde est-il sexiste ? Alors, une bonne fois pour toutes, répondons-y sans ambiguïté : OUI. Le monde de la culture est sexiste ; le monde tout court est sexiste.


La vraie question, c’est plutôt pourquoi. Les femmes sont omniprésentes dans le milieu, mais très peu reconnues : malgré un lectorat très féminin, les auteures, pourtant prolixes depuis le XVIII ème siècle, peinent à passer un certain seuil de consécration. Si elles demeurent présentes dans les sélections (mais toujours moins que les hommes), elles disparaissent aussitôt les prix décernés. Les dernières lauréates de l’Interallié furent saluées par la critique à plus de vingt ans d’écart, le Goncourt compte cinq primées en trente ans, dix depuis sa création (il y a 116 ans), et le Renaudot, neuf. Alors pourquoi ne leur décerne-t-on pas davantage de prix ?



Pourquoi un homme a-t-il plus de chances d'être publié qu'une femme ?


Le sexisme s'inscrit aussi - et surtout ? - dans la perception de l'auteur. Historiquement, les auteures étaient dépréciées, labellisées comme romancières de gare, productrices de romans légers et mignons, ou carrément incapables d'écrire sur autre chose que l'amour avec des coeurs dans la plume. Si l'on est une femme, écrit-on nécessairement un roman de femmes ?


Hélas, les clichés ont la vie dure ! Ce biais cognitif consistant à inconsciemment privilégier les hommes a été étudié par Catherine Nichols, qui a envoyé une lettre de motivation et quelques pages de son roman à des agents littéraires - une partie sous son vrai nom, l'autre partie en se faisant passer pour "George".


Sans surprise, l'auteure révèle :

" En l’espace de 24 heures, George avait reçu cinq réponses – trois demandes de manuscrits et deux chaleureuses lettres de refus qui faisaient l’éloge de son passionnant projet. Par contraste, sous mon propre nom, la même lettre et les mêmes pages envoyées cinquante fois m’avaient rapporté au total deux demandes de manuscrit. Les réponses m’ont donné un petit frisson de plaisir à l’idée d’être appelée « Monsieur », puis je me suis énervée. Trois demandes de manuscrit un samedi, même pas pendant les heures d’ouverture ! Les jugements sur mon travail qui me paraissaient aussi solides que les murs d’une maison se révélaient dénués de sens. Le problème n’était pas mon roman, c’était moi – Catherine. »


Le sexisme au sein des jurys


Cela s’explique par une double dynamique, reflet d’une tendance sociétale plus vaste. D’une part, quid de la parité quand il est question de valeur artistique ? Les jurés jugent un texte, et se refusent à toute discrimination positive privilégiant un critère qui n’influe en rien sur la valeur littéraire de l’objet-livre.


D’autre part, la question du sexisme s’insère au sein même des jurys. Nommés pour en moyenne quinze ans, les jurys sont cooptés, c’est-à-dire élus par leur pairs pour pénétrer un cercle ancestral et prestigieux qui se retrouvera a minima une fois par mois, sans compter les rencontres informelles : la cooptation des consacrants est donc un phénomène qui s’attache moins à mesurer un ensemble de qualités et d’aptitudes qu’une personnalité — les jurys sont en fait la création d’une sociabilité institutionnelle, d’une micro-société permanente, donc une affaire de réseau et d’amitiés.


Trois femmes à l’Académie Goncourt, aucune au Prix Interallié : les Prix sont nés de frustrations, et la question de la place des femmes n’y fait pas exception. Largement contestée depuis le début du siècle, cette question donne naissance au Femina en 1904, à peine huit ans après la création du Goncourt, « une bande de misogynes invétérés ». Luttant contre l’attribution systématiquement masculine de ce prix, le Femina impose un jury exclusivement composé de femmes, qui prime tous auteurs sans distinction de sexe. Une solution qui ne résout pourtant pas la question du sexisme, puisqu’en réaction à ce jury excluant les hommes, les jurés de l’Interallié, d’une terrible mauvaise foi, répliquent : « Il y aura des femmes à l’Interallié quand il y aura des hommes au Femina ». Prenez un bon livre et asseyez-vous, cette question est très loin d’être réglée.


RDV LA SEMAINE PROCHAINE POUR LE 2ND ÉPISODE DES "PRIX LITTÉRAIRES" :

LES PRIX LITTÉRAIRES SONT-ILS... CORROMPUS ?


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