Mauvaise humeur : la rentrée littéraire

511 romans parus le 19 août – à quelques jours près. Même pour une fille comme moi, qui dévore littéralement ses livres, c’est trop. La rentrée littéraire frôle l’overdose. A quand la « révolution éthique » pour l’édition ?



La rentrée littéraire & moi


Avant, la rentrée littéraire ne m’intéressait pas. « Avant », ça veut dire quand j’étais encore une lectrice vingtenaire qui commençait ses études et qui avait plus d’affinités avec le Young Adult qu’avec le contemporain. Mais voilà, j’ai grandi, mes goûts aussi, et très vite, la rentrée littéraire m’a attirée à coup de Catherine Cusset, de Yasmina Reza ou de Mauvignier. Quand tes auteurs préférés publient à nouveau, comment résister ?


Coïncidence – c’était aussi l’époque où je commençais à bloguer pour un média. Les programmes de la rentrée atterrissaient déjà dans ma boîte mail, et les romans arrivaient rapidement au courrier.


J’ai dévoré la rentrée littéraire pendant presque dix ans comme ça. Dix ans de programmes épluchés, de nouveautés dévorées l’été, et d’un battage médiatique de presque cinq mois – des balbutiements de juillet à la clôture des prix de novembre – auquel j’ai activement participé.


Je suis allée regarder l’annonce du Goncourt chez Drouant, j’ai arpenté les présentations des programmes, j’ai ramené des kilos de littérature toute fraîche à la maison, avec toujours le même émerveillement. J’ai regardé des auteurs être portés aux nus par les médias, sélectionnés dans tous les prix, puis rentrer bredouille à la fin de l’hiver.


J’ai dévoré et disséqué ce grand rendez-vous annuel. Jusqu’à l’indigestion.

L’overdose


Ça a commencé l’année dernière. J’étais préparée à la machine médiatique entêtante, mais pas à bookstagram et son raz-de-marée de coups de cœur parfois surjoués où tout le monde veut avoir lu et chroniqué le bon roman avant les autres. Les mêmes couvertures qui reviennent en boucle, les mêmes chroniques, les mêmes sentiments… Jamais je n’ai autant senti l’uniformisation des lectures qu’à l’automne dernier.


Bien sûr, j’y participe activement – et joyeusement ! J’ai désossé les programmes, sélectionné ceux qui me paraissaient les plus importants, les plus forts – c’est un petit défi personnel que de me demander, chaque année, quels seront les nominés et les lauréats des prix. Je les ai présentés, je les ai lus, je les ai chroniqués. Comme tout le monde – mais avec ce doute grandissant que quelque chose clochait. Si je n’ai eu aucun remord à alimenter la machine, une question émergeait au fond de moi : qu’est-ce que ma chronique dira de plus que les 134 autres qui l’ont tout autant aimé ? Et une rengaine que je détestais déjà s’amorçait : 52 romans sélectionnés, c’est beaucoup. C’est trop.


Ça ne m’a pas empêché de recommencer cette année. Encore une fois, j’ai minutieusement examiné les programmes, avec l’urgence très consciente de limiter ma sélection. Dans l’idéal, j’aurais aimé n’en sélectionner que dix – mais je savais d’emblée que la tâche me serait impossible. Je me suis donné comme objectif : pas plus de 30 titres. Je voulais sélectionner ceux qui m’impatientaient le plus, ceux que je prendrai le temps de lire, ceux dont j’aurais envie de parler.


Aujourd’hui, ma liste monte à 42. C’est toujours trop. Qui a le temps de lire 42 romans ?

Coronavirus : 1 – 0 : rentrée littéraire


Il y a aussi ce sentiment prégnant que question sélection, j’aurais pu mieux faire. Pour la quinzaine de romans lus jusque-là, il n’y a eu qu’un coup de cœur, quelques romans bien aimés, et une majorité qui m’ont laissée complètement indifférente, ou pire, que j’ai trouvés mauvais – parfois ennuyeux, souvent superficiels. Evidemment, j’en ai encore toute une tripotée à la maison, et une petite dizaine à acheter – je ne peux pas juger toute une rentrée sur 19 romans lus pendant les vacances.


Néanmoins, je repère d’emblée, parmi ceux-là, une poignée dont le travail éditorial aurait gagné à avoir un peu plus de maturité, et d’autres dont la publication semble purement commerciale – dommage, mais compréhensible. Il faut dire que l’année est particulière. On a littéralement arrêté de vivre pendant trois mois – la littérature aussi.


Après trois mois d’inactivité, il serait utopique de croire que l’on peut tout autant publier pour la beauté du geste, hors des logiques financières. Plus que jamais, l'édition reste le commerce du livre, et c’est peut-être là la plus douloureuse conséquence économique du Covid : au-delà des licenciements et de l’humain, c’est toute l’idéologie d’un secteur tiraillé qui s’effondre. L’art perd la bataille et cède sa place au commerce – pour un temps du moins. Il faut vendre.

Se plaindre, et se complaire


Certaines maisons ont fait le choix de reporter les titres du printemps à la rentrée ; toutes ont déploré l’effet dévastateur du Covid sur l’économie du livre. Aucune ne semble pourtant avoir réduit le nombre de romans qu’elle publie cette rentrée. 511. C’est beaucoup ; c’est trop.

Et il faut dire que depuis début juillet, les mots de Bertrand Py, Directeur éditorial d’Actes Sud, hantent mon esprit.


« Même en temps normal les livres ont la vie courte, et l’abondance de l’offre nous inquiète – quand sa diversité devrait nous réjouir. Certains titres, parus au premier trimestre, auront vécu en librairie un coma de huit semaines. […] Leur assurer une commercialisation convenable est une nécessité, une obligation morale. Or il nous faut entendre l’injonction des libraires de ne pas charger les programmes, d’éviter un empilement absurde qui aggraverait une situation de longue date fragile.


Dans cette perspective nous avons choisi de proposer pour la rentrée française d’août un programme réduit à quatre nouveautés particulièrement fortes. Et de redonner une chance à trois textes d’avril qui n’ont pu atteindre les tables des libraires. Sept livres, si on les additionne. Mais en vérité 4 + 3. »

Jamais je n’ai autant réalisé l’absurdité de ce surnombre de publications qu’en lisant cette lettre qui, si elle traduit une prise de conscience à demi-mot, continue d’adouber un système qui périclite. 4 + 3, ça fait toujours sept, dans un monde avec ou sans Covid. Ce qui n’est pas sorti en avril sort en août, là où d’autres ont fait le choix de programmer ces recalés de mars au printemps 2021. Quoi qu’il en soit, malgré une économie sur les genoux, malgré les bons sentiments et les fausses prises de décision : il faut publier, il faut vendre.

Pour une édition éthique ?


Pourtant, s’il y avait une année où l’édition aurait pu prendre un tournant plus éthique, c’était bien 2020. Le moment ou jamais de publier moins, mais mieux. D’être plus exigeant sur la qualité des textes, qu’ils soient sérieux, drôles ou commerciaux – « mieux » ne veux pas dire réduire la diversité. Un tournant qu’à mon sens le monde du livre a loupé, et qui se concrétise par un nombre absurde : 511 nouveautés qui submergent les libraires et les lecteurs.


La mode est en train de le faire : les marques éthiques se multiplient, la seconde main se démocratise, et même les grandes enseignes s’efforcent de s’y mettre. H&M n’est pas un exemple en la matière, mais source désormais systématiquement ses matériaux et privilégie le coton recyclé – au prix d’un tarif qui monte en flèche, évidemment. Ce n’est pas parfait, et on ne leur demande pas d’être parfaits.


Pourtant, aujourd’hui, on exige tous de nos marques un petit effort. Un engagement pour une consommation plus juste, plus raisonnée, ou pour une composition transparente. On scanne nos produits de beauté et nos aliments pour acheter mieux. Nos exigences ont déjà redéfini les codes de bons nombres de secteurs.


Intermarché a revu sa gamme distributeur pour créer des produits bien notés sur Yuka. Carrefour a poussé le parlement européen à modifier la loi sur le référencement des semences agricoles – qui impacte directement les légumes que l’on trouve en supermarché. La Fashion Week a annulé ses défilés et réduit ses collections 2020 pour cause de Covid.


L’édition, elle, ne réagit pas. Elle regarde le torchon brûler, le déplore, mais continue de publier 511 romans le 19 août. Déraisonnable pour un secteur au bord du gouffre. Et s’il était temps de passer à une édition plus éthique ?

Et après ?


Tous ces éléments éparpillés parasitent mes pensées depuis quelques mois – depuis que j’ai commencé à mettre le nez dans les programmes de la rentrée, début juin. Il y a toujours cet émerveillement, toujours cette extase de la sélection, toujours cette envie de découvrir de nouvelles pépites, de les adorer, de vous en parler comme j’en parle à mes copines et à ma famille. Mais il y a aussi ce sentiment grandissant de lassitude et de saturation qui vient ternir ce rendez-vous pourtant tant attendu.


Mon cerveau bouillonne de questionnements, mais je n’ai encore trouvé aucune réponse. Je continue de lire la rentrée littéraire, de partager mes coups de cœur et mes déceptions, sans trouver d’alternative qui me convienne. Eluder le rendez-vous ? Attendre la fin août pour m’y mettre ? Ne pas ouvrir les programmes, arrêter la sélection de la rentrée ? Ne pas dépasser les 10 romans ? J’y réfléchis, mais si toutes ces pistes me paraissent éthiquement plus justes, aucune ne me satisfait.


Jusque-là, j’ai choisi d’adopter des règles de sélection de mes lectures plus drastiques. J’ai instillé d’autres lectures que celles de la rentrée dans ma PAL d’été. J’ai aussi décidé de moins exposer ces nouveautés d’automne – j’ai beau les présenter chaque soir au compte-goutte et les lire un peu tous les jours, je ne les chroniquerai pas en masse comme j’ai pu le faire les années précédentes – du moins, pas sur Instagram.

Cette année, la machine médiatique s’emballera à nouveau, et moi avec elle – ce serait mentir que de ne pas le reconnaître. Mais derrière chaque chronique et chaque contenu, il y aura le spectre de ces doutes qui m’assaillent, de cette nécessité d’une consommation de livres plus éthique qui me torture, de ces PAL délirantes que je vois partout, jusque dans mon propre salon, en regrettant leurs proportions outrageuses autant que j’en jouis.

en collaboration avec...

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