Se taire, Mazarine Pingeot

« En réalité, le problème était d’ordre politique. Il s’agissait ni plus ni moins d’une question de domination, mais le temps médiatique n’avait pas le loisir de creuser, il lui fallait des coupables et des victimes, ce qui signifiait alors : des noms. Non pas des catégories, des entités conceptuelles, des classes, des caractères, des appartenances, mais bien des noms : il fallait que la victime ait un visage et un corps, une histoire singulière, pour qu’on l’imagine au moment où sa vie avait basculé. On voulait des récits, on voulait des voix, on voulait des visages, de préférence attrayants.

[...] Et, Derrière le brouhaha du monde continuait la souffrance des femmes. »



Une histoire tristement banale


Il y a des romans, comme ça, qui bouleversent. Se taire est l’un d’entre eux. C’est le récit d’une violence sexuelle, d’une agression sexuelle pour être exacte, mais aussi d’une violence sociétale, celle d’un milieu aisé qui exige le silence pour mieux protéger ses victimes et sa réputation.


C’est l’histoire de Mathilde, 20 ans, « fille de » et « petite-fille de », que le Prix Nobel de la paix agresse un soir de juillet, alors qu’elle allait lui tirer le portrait pour un célèbre magazine. Mathilde, elle n’a pas vraiment dit non, elle a été terrorisée, paralysée par la peur, par les convenances, par son éducation. Comment peut-on combattre une agression en restant dans les clous ?


Son père est un chanteur célèbre qui écume les plateaux télé, son grand-père siège à l’Académie Française et, d’emblée, son milieu, sa famille et son éducation ne lui intiment qu’une chose : se taire.


«  En appeler directement à la presse sans passer par la case justice, c’est encore pire : la rumeur s’emballe, mais on est très vite taxé de mythomanie, quand on porte le nom que tu portes. Et tu peux être sure d’attirer une armée de paparazzis à ta fenêtre, a attendre que tu ouvres les volets. Ton père sera assailli, ta mère sera assaillie, les gardiens de la maison seront assaillis, même tes amis d’enfance. Tu aurais été une fille lambda, et sans doute en a-t-il sauté, des soubrettes, je t’aurais aussitôt conseillé le commissariat le plus proche. »


Le paradoxe MeToo


Elle porte l’hérédité de son nom de famille, elle porte le poids d’accusations lourdes et d’un traumatisme qui ne la quittera jamais, elle a, sur ses épaules, la terrible culpabilité de ce qu’elle a vécu et l’angoisse de devoir rester dans son rang, d’éviter le scandale et la justice qui la cloueront au pilori.

Se taire, c’est un chemin vers la libération. C’est Mathilde qui se défait de la culpabilité qui l’habite, de son milieu qui l’étouffe, des convenances qui la détruisent.


« - Mon père sait.

Il manifeste son étonnement :

Depuis quand ?Depuis le début.Alors il vous a conseillé, comme moi, de ne pas faire de scandale.

Je dois acquiescer.

Votre père est un homme sage, vous devriez l’écouter. »


C’est un roman éprouvant. Un roman qui va chercher la misogynie et la toute-puissance des hommes au coeur du pouvoir, qui sillonne les couloirs ministériels pour révéler les dépravés, le vicieux, les malades, qui dit que l’enfer est partout quand on est une femme, niché dans les plus petits recoins et dans les plus hautes sphères.

C’est un roman qui parle de l’impunité des agresseurs, de la difficulté de parler, de la solitude des victimes, de la douleur de voir sa parole remise en cause et d’entendre qu’il sera plus simple de ne pas en parler.


Surtout, c’est un roman qui remet #MeToo en perspective dans une préface coup de poing, qui dénonce le tribunal médiatique salutaire mais illusoire et éphémère, prêt à crucifier quelques noms pour renforcer son storytelling - sans pour autant avoir d’incidence réelle dans la vie d’après.



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