Shots - Guillaume Guéraud

Polar fascinant à contre-sens de tous les codes du genre, sous ses allures d’enquête bricolée, Shots se révèle être un véritable page-turner dont Guillaume Guéraud tire toutes les ficelles.


Un polar sous haute tension


Photos. Tout part d’un mariage qui tourne court, surpris par des petites raclures du milieu marseillais. William piste un suspect sur ses photos, s’embarque dans une investigation dont toutes les pistes le mènent à son frère, Laurent. Premier problème : après un déménagement express en Floride, la correspondance s’étiole. William s’acharne à communiquer, seul, par mail ; Laurent envoie une photo de temps en temps. Mais le petit braqueur interlope qui pourrait bien avoir mouillé dans un braquage foireux est introuvable, et notre héros va devoir aller jusque dans les bas-fonds de Miami pour le traquer.


Mafia. William a toujours un appareil photo greffé au bout des doigts. Capturant frénétiquement tout le monde, tout le temps, il s’embarque dans cette enquête à rebondissement en retraçant tous les images qu’il a recueillies. Deuxième problème : de toutes ces photos, il ne reste que les légendes. Entre drogues et braquages, entre trafic d’art et démêlés avec des narcotrafiquants colombiens impitoyables, de Marseille à Toulon en passant par Cassis, La Ciotat et Nice, cette enquête au goût de Sud nous emmène dans les coulisses fortement bien imagés du grand-banditisme de la Côte, et s’expatrie jusqu’à Miami, Naples, Little Havana et Key Biscayne.


Shots hors des codes


Défection. La première chose qu’on remarque en ouvrant Shots, avant même de lire quoi que ce soit, ce sont ces grands carrés gris qui bouffent la moitié des pages. Des emplacements picturaux dépossédés de leur contenu : comprenez, un tas de photos qui constituaient le roman et qui ont disparu. Entre astuce bricolée par manque de moyens et tour de passe passe éditorial relevant du génie, ce qui place d’emblée le roman de Guillaume Guéraud sous le signe de l’absence réussit à construire une dramaturgie terriblement efficace qui remporte l’adhésion immédiate.


Légendes. Shots, c’est donc une enquête sous forme d’album photos sans photos. Que reste-t-il ? Les légendes. Guillaume Guérand y déploie toute son efficacité dans cet entre-deux palpitant qui touche au descriptif suffisamment exhaustif pour qu’on visualise l’image, sans pour autant nous en livrer tous les éléments, appelant ainsi notre imagination en marche — on est en plein Lector in fabula, ça aurait plu à Umberto Eco.


Mouvement. On ne plaisante pas impunément avec la mafia et les pactoles dérobés. L’écriture acérée et parfaitement descriptive de Guéraud nous emmène dans les tréfonds de scènes parfois sanglantes, et notre imagination mise en branle avec panache par ces photos disparues se met en marche avec William, sur les traces de son frère, aidée par les informations lâchées minutieusement par l’auteur. Impossible de résister au mécanisme bien rodé des indices qui fabriquent l’enquête à l’envers tellement le polar s’érige aux antipodes des codes du genre.


Les ficelles de Guéraud


Suspense. Les photos disparues constituent de grands trous dans la page, illustration parfaite de l’avancée à l’aveugle du narrateur. Le style bien affuté de Guéraud est loin des jeux de rythme typiques du polar, entre lentes réflexions et accélérations qui amènent une révélation. Shots s’affranchit du suspense traditionnel pour créer sa propre forme de tension hors du champ usuel du genre dramatique : c’est dans l’action, et non pas dans l’enquête, que Guéraud place la tension crescendo, admirablement servie par une exécution rapide qui fonctionne à merveille.


Véloce. Une ligne suffit à dresser le contexte : les mots sont peu nombreux mais rondement efficaces, précis, suffisamment évocateurs pour peindre le décor et rendre une atmosphère a minima. La vraie force de ce page-turner s’instille dans le texte : dialogues, action, réflexion de l’enquête, tout s’enchaîne à une vitesse folle.


Cinématographique. Servi comme un vrai polar, on sent néanmoins le pastiche derrière des personnages drôlement stigmatisés : des méchants torves et folkloriques, des patronymes typiques d’un Scarface, référence affichée du roman, à coup de Milan Franek, Linda Powers, Denis Couleuvre ou Lea Kavitchek. Une écriture fortement cinématographique cousue comme un chapelet de saynètes qui se succèdent à une vitesse ahurissante. Le héros bouge et le lecteur le suit, le rythme soutenu frôle le staccato, voire le behaviorisme cher à Bret Easton Ellis où le visuel prime sur la profondeur.


Verdict : on adhère


Page-turner. En bref. Un roman qu’on attrape et qu’on dévore, dans lequel on se laisse emporter, adepte du genre ou non, par pure curiosité. Si vous arrivez à le poser avant de l’avoir fini sans que ça ne vous démange l’esprit, je vous offre un cookie, c’est promis.


Fantastique. Seule réserve : l’explication foireuse de la disparition des images. On croit volontiers aux notes fantastiques qui se glissent le long de l’action, mais celle-ci est un peu too-much — on aurait préféré que ce mystère reste entier. Un grain de sel noir dans une mer de génie.

en collaboration avec...

P.O.L.

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