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Une semaine sans Instagram : Journal de bord d’une accro

Pour comprendre il faut remonter loin - loin avant l’addiction, avant la lecture compulsive et les applications de retouche photo en permanence actives, trois ruptures avant les likes et les stories. Loin avant Paris. Loin, c’est mars 2013, le 18 exactement, à 12h45. L’instant décisif avant la machine folle, quand il me dit « je t’inscris sur Twitter. »


Loin, c’était la défiance envers Facebook et puis la résilience, c’était les débuts de Twitter où je n’avais aucun filtre, c’était les années fac, quand Instagram n’existait pas, que mon seul projet était d’être bourrée le plus de soirs possible dans la semaine et que rendre mes devoirs à temps était une mission suicide. Quand le réveil sonnait seulement 3 jours sur 7, quand j’étais blonde, puis rousse, puis brune, puis avec une frange, puis sans, puis avec une frange sauvagement coupée un dimanche après-midi avec des ciseaux d’écolière, dans la salle de bain exigüe à la douche géante de mes 18 mètres carré.


Loin, c’est le vide. C’est le temps des essais sur l’art et des dissertations trop ambitieuses. C’est le temps des musées, des dimanches après-midi à traîner sur les Champs Élysées, des épisodes qu’on enchaînait avec des pauses de 54 minutes toutes les 72 minutes. C’est le temps où j’écrivais mieux. C’est le temps où j’avais le temps.


Alors, pour essayer de retrouver cette sensation qui m’échappe, pour me défaire des notifications qui attirent inlassablement mon oeil dès que j’ouvre un livre, une mesure radicale s’est imposée : supprimer Instagram - ooouh, frisson d’horreur.


L’appli, évidemment, pas mon compte. Je ne suis pas folle.


Sept jours sans Instagram, sans chronique, sans story, sans dessin à gribouiller, sans post à préparer, sans mail à traiter. Sept jours comme avant cette machine insensée qui vole toutes mes secondes.


Et de la part d’une accro comme moi - symptômes généralisés, stade terminal - ce n’est pas peu dire.


Une semaine sans Instagram : Journal de bord d’une accro

Dimanche 29 décembre - Jour 0

Niveau d’anxiété : 🥵

Likes : 1203

Stories publiées : 18

Nombre de fois où j’ai ouvert Instagram : 278


📍Dans le train

12h01 - Je relie le post une dernière fois, et je me lance. Voilà, c’est dit, je désinstalle Instagram - l’idée folle qui m’obsède depuis quelques jours. C’est en ligne, plus de retour en arrière possible. Je double mon petit visuel festif d’une story, ambiance titres putaclics de YouTube : « Je désinstalle Instagram ». Je pourrais préciser que c’est temporaire, mais je ne le fais pas. L’attrait du clic, sans doute. Et un peu la satisfaction de décevoir les rageux.


12h10 - C’est posté et je n’avais pas prévu de désinstaller avant ce soir, mais mon scroll automatique a désormais l’amer goût de l’imposture. Je ne devrais plus y être, pourtant, je ne peux pas m’en empêcher - pas encore.


13h50 - Encore un tout petit sondage et je décroche, promis. Bon, je scroll vite fait - oh c’est sympa ce post ! Tiens, elle a mis une nouvelle story. Est-ce que quelqu’un a voté au sondage ? Je vérifie, histoire de voir la tendance. De toute façon, je louperai forcément le résultat final. J’aurais dû ne rien poster.


13h55 - « Voulez-vous vraiment désinstaller Instagram ? Toutes vos données hébergées dans l’application seront perdues. » J’ai un micro doute. Bien sûr que non, je ne veux pas ! Mais c’est le jeu. Combattre l’addiction par un sevrage sévère. Est-ce que je ne pourrais pas conserver l’appli discrètement et scroller comme un fantôme ? Créer un autre compte pour m’empêcher d’interagir ? Est-ce que ça fait de moi une sale voyeuse d’envisager un tel stratagème ? Oui.

Je grimace et clique oui. L’icône disparait dans les limbes et laisse une place vacante sur le dock de mon iPhone. Trois applis, c’est inégal, c’est trop centré, trop aéré, ça me gêne. Rien que par esthétisme, j’ai envie de la réinstaller.


14h30 - Je suis plongée dans You, saison 2, épisode 5. J’envoie un petit message sur WhatsApp. Instantanément, je dévie - mon doigt se heurte au vide, l’appli a disparu, le temps se suspend dans une frustration stratosphérique. Putain. Ça me manque déjà.


14h45 - Je déverrouille mon iPhone, je regarde le vide laissé par Instagram. Je vérouille mon iPhone.


15h12 - Je déverrouille mon iPhone, j’ouvre Whatsapp - pas de nouveaux messages. Je vérouille mon iPhone.


15h38 - Je déverrouille mon iPhone, toujours pas d’Instagram. Je vérouille mon iPhone.


15h42 - Je déverrouille mon iPhone, je passe en mode avion - plus de réseau, plus d’Instagram. Je vérouille mon iPhone.


📍À la maison

20h10 - Un train, un taxi, deux machines à laver et deux heures de ménage plus tard, voilà, on y est : l’heure décisive. Sans télé, sans famille, sans rien pour me distraire : une semaine sans Instagram pour de vrai.

J’allume Netflix, et je sombre. Cette fois, je suis trop fatiguée pour que ça me démange.


Lundi 30 décembre - Jour 1

Niveau d’anxiété : 🤬

Likes : je ne sais pas

Stories publiées : 0

Nombre de fois où j’ai ouvert Instagram : 0

Nombre de fois où j’ai déverrouillé mon téléphone machinalement pour ouvrir Instagram : 78


📍Sous la couette

11h10 - C’est le rituel du réveil : j’ouvre un oeil, puis deux, je tâtonne pour trouver mon iPhone, je regarde l’heure, j’ouvre Instagram. C’est plus qu’une addiction, c’est un réflexe. Mais ce matin, ça ne marche pas. Qu’est-ce que je peux bien faire d’autre ? Je réponds à mes messages, je regarde la météo, je lis les Google News. En désespoir de cause, je finis par ouvrir Twitter - c’est dire ! Twitter, je n’y ai pas remis les pieds depuis les élections de 2017, depuis que tous les beaufs que j’avais fui sur Facebook ont migré en 140 caractères. Depuis, Twitter leur a offert 140 caractères de plus pour être insultants, débile et gênants, et ça ne leur réussit pas.


11h25 - La vacuité des trending topics m’a occupée 10 minutes, j’ai traîné sur les threads et rigolé 12 fois devant des vidéos de chats. Je quitte l’appli, direction Instagram. Ah, zut. Pas d’Instagram. J’ouvre Linkedin - c’est chiant. Je rouvre Twitter.


📍Canapé

17h30 - Je ne sais pas ce qu’il s’est passé - une sorte de faille temporelle a dû m’engloutir. J’ai lancé un épisode de Friends et, six heures plus tard, je suis toujours en pyjama sur le canapé, avec cette odeur suspecte qui se dégage de mes aisselles, ambiance putois mort depuis trois semaines, la frange presque grasse et le mascara collé aux cils mal démaquillés. Les cadavres de mon petit-déjeuner ont pris en otage la table de mon salon. C’est mon estomac qui réveille la bête - qu’est-ce que je vais manger ce soir ? Le frigo est vide.


17h31 - Bon, encore juste un épisode et je vais à Monop.


17h58 - Oui mais celui qui arrive c’est celui où Ross et Rachel font un break…


18h25 - Si j’enfile un jean et un pull sans passer par la case "douche", j’aurai le temps de regarder un épisode de plus et de faire les courses tranquillement.


📍Monoprix

19h30 - J’ouvre la liste des courses sur mon iPhone, mes yeux dérivent vers l’Insta-vide. Je me reprends - direction le frais avec ma frange en l’air et mes doigts impatients.


19h52 - À la caisse, au moins 18 personnes devant moi. je déverrouille l’iPhone, j’ouvre WhatsApp - rien. J’ouvre Twitter - rien. Désespérée, j’ouvre Linkedin. Un lundi soir pendant les vacances. L'heure est grave.


Mardi 31 décembre - Jour 2

Niveau d’anxiété : ✌🏻

Likes : je ne sais pas

Stories publiées : 0

Nombre de fois où j’ai ouvert Instagram : 0

Nombre de fois où j’ai déverrouillé mon téléphone machinalement pour ouvrir Instagram : 32


📍Sous la couette

01h10 - L’avantage, c’est que mes notifications se coupent automatiquement la nuit. C’est la première fois depuis deux jours qu’Instagram ne me manque pas. Heureusement, il y a Netflix.


09h40 - Le pire, c’est le réveil. Je tâtonne, je regarde l’heure, je dévérouille, je sais que je n’ouvrirai pas Insta. Le réflexe est encore là mais la résilience s’installe. Je peux patienter.


09h42 - J’ouvre Twitter.


09h45 - Putain, c’est vraiment nul Twitter. Une fois que j’aurais réinstallé Instagram, il faudra que je pense à supprimer mon compte Twitter.


09h55 - Ah, je viens de me rendre compte que c’était aujourd’hui, le 31 décembre. J’étais persuadée que c’était demain. Au moins, quitte à désinstaller Instagram, j’évite toutes les rétrospectives de l’année. J’ai déjà enduré 3500 « best nines », merci bien.


10h - Petit-dej, Netflix, et chill. Je passe le dernier jour de l’année détendue comme jamais. Je ne me suis toujours pas lavée. Et franchement, même si l’odeur me dérange un peu, c’est la meilleure flemme de tous les temps.


Mercredi 1er janvier - Jour 3

Niveau d’anxiété : 💃🏼

Likes : je ne sais pas

Stories publiées : 0

Nombre de fois où j’ai ouvert Instagram : 0

Nombre de fois où j’ai déverrouillé mon téléphone machinalement pour ouvrir Instagram : 12


08h55 - Je n’ai jamais été si matinale un 1er janvier.


09h - J’ouvre Twitter. J’y trouve une succession ininterrompue de bonne année qui me font lever les yeux au ciel. Faut vraiment que je supprime mon compte - mais il me faut bien ça pour tenir sans Instagram.


13h30 - Position flemme sur le canapé, Netflix en lecture automatique, je me surprends à rêver à ce que je ferai si j’avais Instagram aujourd’hui. Une story « bonne année » ? Ringard. Un post avec mes résolutions pour 2020 ? Au secours. Je m’imagine scroller, liker frénétiquement des « bonne année » qui ne m’émeuvent pas. Entretenir le virtuel, alors que je n’ai même pas encore souhaité mes voeux à mes proches. C’est vrai que ça craint, quand même, Instagram.


18h55 - Je pense à dimanche. Comment vais-je revenir ? Il faudrait faire une story, non ? J’ai envie de dire bonne année, même si c’est ringard. J’attrape mon iPad, j’ouvre Procreate, je gribouille, je mets des paillettes. J’avais dit « zéro contenu », mais j’ai une idée en tête. Je fais un test, puis deux. J’exporte.


19h35 - C’est moche. Je supprime. De toute façon, j’avais dit « zéro contenu ».


19h37 - On verra dimanche.


Jeudi 2 janvier - Jour 4

Niveau d’anxiété : 🙈

Likes : je ne sais pas

Stories publiées : 0

Rechutes : 2

Nombre de fois où j’ai déverrouillé mon téléphone machinalement pour ouvrir Instagram : 48


17h12 - C’est arrivé sans faire exprès. Je flemmardais sur Internet et je me suis dit tiens, si j’allais voir ma page Instagram ? Si je ne m’identifie pas, c’est pas tricher, si ?


17h13 - Bon, j’avais aussi un peu envie d’espionner mon ex.


17h14 - J’ai perdu 100 followers.


17h15 - Je me demande si j’ai des messages privés.


17h16 - Je scroll, je peux pas m’en empêcher.


17h26 - La rechute a été terrible. C’est une rechute fantôme, j’épie, tapie dans l’ombre, je regarde les posts, j’ai envie de liker mais je m’abstiens - t’as dit que tu désinstallais, faut rester crédible ma vieille. Les stories m’appellent, avec leur petit rond pleins de couleurs, j’ai teeeellement envie de cliquer…


17h30 - J’ouvre Twitter pour calmer mes ardeurs. C’est toujours aussi chiant. Je scroll dans une infinité de babillages inutiles - je me demande si Instagram fait le même effet aux gens normaux - tu sais, ceux qui ne sont pas accros, qui postent une photo de temps en temps, ceux qui ne font pas de retouches mais qui appliquent basiquement un filtre. Comme si un filtre pouvait vraiment sublimer une photo. Un filtre ! Ah, les bienheureux.